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I. — L'ÉDUCATION ORATOIRE DE MIRABEAU NUL homme ne fut peut-être mieux
préparé que Mirabeau à la carrière oratoire. Ces conditions de savoir
universel réclamées par les anciens, il les remplissait mieux que personne en
1789. Sa lecture était prodigieuse, grâce aux longues années qu'il avait passées
en prison. Ni au château d'If, ni au fort de Joux, ni au donjon de Vincennes,
les livres ne lui furent interdits. Il en demande et en obtient de toutes
sortes romans, histoire, journaux, pamphlets, traités de géométrie, de
physique, de mathématiques affluent dans sa cellule, et, si on tente de les
lui refuser, son éloquence irrésistible séduit et conquiert geôliers et
gardiens. Loin d'être isolé, par sa captivité, du mouvement des idées, il
reste en contact quotidien avec le développement intellectuel de son époque.
C'est peu de lire il prend des notes, fait des extraits, envoie chaque jour à
Sophie un journal où ses impressions de lecteur tiennent autant de place que
ses effusions d'amoureux, commente et traduit Tacite, compose son Essai
sur les lettres de cachet et sur les prisons d'État, un essai sur la Tolérance,
et, pour l'éducation de l'enfant que va lui donner sa maîtresse, une
mythologie, une grammaire française, un cours de littérature ancienne et
moderne enfin, pour décider Sophie à vacciner cet enfant, un traité de
l'inoculation. Ce ne sont là que ses griffonnages de prisonnier. Les livres
qu'il publie attestent une diversité d'études plus grande encore le commerce,
la finance, les eaux de Paris, le magnétisme, l'agiotage, Bicêtre, l'économie
politique, la statistique, il n'est aucun sujet à la mode à la fin du XVIIIe
siècle, même la littérature obscène, qu'il n'ait abordé et qu'il n'ait traité
avec éclat, scandale, succès. Il n'ignorait rien de ce qui intéressait ses
contemporains et ce qu'il avait appris, il se l'assimilait assez vite pour
paraître l'avoir su de naissance. Oui, comme l'orateur antique, il pouvait
discourir heureusement sur n'importe quel sujet et étonner l'Assemblée
constituante de la variété de ses connaissances qu'il s'agisse de politique
générale, de finances, de mines ou de testaments, il paraît tour à tour
spécialiste dans chacune de ces questions. Que dis-je spécialiste ? Ceux-là
même auxquels il doit sa science récente s'instruisent à l'entendre, et c'est
ainsi que les rhéteurs d'Athènes et de Rome se représentaient l'orateur digne
de ce nom : « Que Sulpicius, dit Cicéron, ait à parler sur l'art
militaire, il aura recours aux lumières de Marius mais ensuite, en
l'entendant parler, Marius sera tenté de croire que Sulpicius sait mieux la
guerre que lui. » Mais si
Mirabeau avait appris un peu de tout, ce n'était pas seulement pour devenir «
un honnête homme » à la mode du XVIIe siècle, ou, comme nous disons
aujourd'hui, par curiosité de dilettante le but de ces études ne cessa
d'être, à son insu peut-être, l'art de la parole. Directement ou
indirectement, tout ce qu'il lit, tout ce qu'il écrit ne va servir qu'à
perfectionner en lui ce don de l'éloquence qui lui était naturel. Tous ses
livres sont des discours, et il n'écrit pas une phrase qui ne soit faite pour
être lue à haute voix, déclamée. Même dans ses lettres d'amour, même dans ses
confidences à Sophie, il est orateur, il s'adresse à un public que son
imagination lui crée, et, après avoir tutoyé tendrement son amie, il s'écrie
: « Voyez la Hollande, cette école et ce théâtre de tolérance. ». Disculpant
sa maîtresse, il introduit par la pensée tout un auditoire dans sa cellule de
Vincennes « Voulez-vous, dit-il dans une lettre à Sophie, qu'elle ait fait
une imprudence ? elle seule l'a expiée. Personne au monde, qu'elle et son
amant, n'a été puni de leur erreur, si vous appelez ainsi leur démarche. Mais
comment nommerez-vous le courage avec lequel elle a soutenu le plus affreux
des vieux ? la persévérance dans ses opinions et ses sentiments ? la hauteur
de ses démarches au milieu de la plus cruelle détresse ? la décence de sa
conduite dans des circonstances si critiques ? ... Si ce ne sont pas là des
vertus, je ne sais ce que vous appellerez ainsi. » Il
s'exerça plus directement à l'éloquence, du fond même de son cachot de
Vincennes, dans les suppliques qu'il adressa aux ministres. N'est-ce pas une
véritable péroraison que la fin de cette lettre à M. de Maurepas pour lui
demander à prendre du service en Amérique ou aux Indes ? « Ici, dit-il, j'ai
cessé de vivre et je ne jouis pas du repos que donne la mort. J'y végète
inutilement pour la nature entière. Laissez-moi mettre les mers entre mon
père et moi. Je vous promets, Monsieur le comte, ah oui, je vous jure qu'on
ne rapportera de moi que mon extrait mortuaire, ou des actions qui
démentiront bien haut mes lâches, mes perfides calomniateurs, et feront
peut-être regretter les années qu'on m'a ôtées. Relégué au bout du monde, je
ne serai pas moins prisonnier relativement à la France que je ne le suis ici
; et le roi aura un sujet de plus qui lui dévouera sa vie. » Le
mémoire à son père, écrit de Vincennes, est un long plaidoyer qui marque un
grand progrès dans l'éloquence de Mirabeau. C'est à la postérité qu'il
s'adresse, c'est nous qui lui servons d'auditoire, et il nous charme et nous
ravit, sans que jamais l'intérêt languisse. Tout est calculé avec un art
surprenant pour rendre l'Ami des hommes odieux et son fils
sympathique, et aucun effet ne manque, aucun trait ne tombe ou ne dévie. Son
père l'avait exilé à Maurique, à cause des dettes qu'il avait contractées aussitôt
après son mariage : «
Entière résignation de ma part, dit-il, profonde tranquillité, rigoureuse
économie. Et ne croyez pas, s'il vous plaît, mon père, que ce fût impossible
de trouver de l'argent. Non, je vous jure ; je m'en fusse aisément procuré et
à bon marché la preuve en est qu'au moment où je crus madame de Mirabeau
grosse pour la seconde fois, je m'assurai des fonds nécessaires pour la
réception de mon enfant à Malte, si son sexe lui permettait d'y entrer. Je
trouvai, à 4 p. 100, cet argent, que je laissai en dépôt jusqu'à l'événement.
Si je n'empruntais pas, c'est donc parce que je ne voulais pas emprunter ;
j'étais sévèrement résolu d'être invariablement rangé. Alors vous me fîtes
interdire. » Veut-on
un exemple de narration rapide et de modestie oratoire ? Les Parlements
Maupeou avaient la faveur du père de Mirabeau : « On sait que les
nouveaux parlementaires cabalaient avec véhémence contre nous (les nobles). Mon beau-père lutta
vigoureusement contre eux dans l'assemblée de la noblesse. On prétendit que
j'avais contribuée l'échauffer et à le soutenir, ce dont assurément il
n'avait pas besoin car on ne peut être meilleur ami ni meilleur patriote. On
opinait d'apparat. Le hasard fit que mon discours produisit quelque
sensation. Nous triomphâmes. C'était un grand crime ; mais enfin, ce crime
m'était commun avec tous les honnêtes gens... » La
péroraison est longue et pathétique. Il faut en citer une partie pour montrer
ce qu'était déjà Mirabeau dix ans avant son élection aux Etats généraux : «
Je vous ai supplié d'être juge dans votre propre cause je vous supplie de
vous interroger dans la rigidité de votre devoir et le plus intérieur de
votre conscience. Avez-vous le droit de me proscrire et de me condamner seul
? de vous élever au-dessus des lois et des formes pour me proscrire ? Quoi
mon père, vous, le défenseur célèbre et éloquent de la propriété, vous
attentez, de votre simple autorité, à celle de ma personne Quoi ! mon père,
vous, l'Ami des hommes, vous traitez avec un tel despotisme votre fils
Quoi mon père, on ne peut statuer sur la liberté, l'honneur ou la vie du
moindre de vos valets, que sept juges n'aient prononcé, et vous décidez
arbitrairement de mon sort ! » Alors,
par un procédé familier aux avocats, il suppose que l'Ami des hommes
fait lui-même le plaidoyer de son fils. « Voilà, mon père, l'ébauche de ce
que je pouvais dire. Ce n'est pas le langage d'un courtisan, sans doute mais
vous n'avez point mis dans mes veines le sang d'un esclave. J'ose dire :
je suis né libre, dans les lieux où tout me crie : non, tu ne
l'es pas. Et ce courage est digne de vous. Je vous adresse des vérités
respectueuses, mais hautes et fortes, et il est digne de vous de les entendre
et d'en convenir. « Je ne puis soutenir un tel genre de vie, mon père, je ne
le puis. Souffrez que je voie le soleil, que je respire plus au large, que
j'envisage des humains ; que j'aie des ressources littéraires, depuis si
longtemps unique soulagement à mes maux que je sache si mon fils respire et
ce qu'il fait... « Quoi
qu'il en soit, je jure par le Dieu auquel vous croyez, je jure par l'honneur,
qui est le dieu de ceux qui n'en reconnaissent point d'autre, que la fin de
cette année 1778 ne me verra point vivant au donjon de Vincennes. Je profère
hardiment un tel serment car la liberté de disposer de sa vie est la seule
que l'on ne puisse ôter à l'homme, même en le gênant sur les moyens. « Il ne
tient maintenant qu'à vous, mon père, d'user de ce droit qu'avaient les
Romains, et qui fait frémir la nature. Prononcez mon arrêt de mort, si vous
êtes altéré de mon sang, et votre silence suffit pour le prononcer.
Rendez-moi la liberté, ce bien inaliénable, cette âme de la vie, si vous
voulez que je conserve celle-ci. » Ainsi,
Mirabeau passa une partie de sa vie à plaider sa cause auprès de son père, à
chercher le point faible de cet homme cuirassé d'orgueil et de préjugés, plus
difficile à émouvoir que ne le sera jamais l'Assemblée constituante, même en
ses jours de méfiance. C'est un discours que le futur orateur recommence
chaque jour et à chaque lettre qu'il écrit soit à son père, soit à son oncle.
C'est un thème éternel qu'il ne cesse de traiter, dont il refait cent fois la
forme, essayant ses forces à cette tâche ardue, s'assouplissant à cette
gymnastique quotidienne, épurant, fortifiant son génie. Inappréciable service
que rendit à son fils, bien malgré lui, le jaloux et le plus intraitable des
tyrans domestiques, auquel l'éloquence même et le génie de sa victime déplaisaient
Il se trouva que Mirabeau dut à son père, à l'escrime terrible qu'il lui
imposa par sa rigueur muette, quelque chose de la prestesse et de la solidité
de son jeu, et peut-être son attitude impassible à la tribune. Telle
fut la première école de Mirabeau c'est ainsi qu'il préluda, par des
déclamations dont le sujet était emprunté à sa vie, aux exercices de la
tribune politique. Il lui arrivait, dans cette rhétorique, ce qui arrivait
aux orateurs romains dans leurs suasories et leurs controverses :
il n'évitait pas le mauvais goût, recherchait l'antithèse et le trait,
tombait dans ces défauts dont le contact du public et la vérité des choses
débarrassent plus tard les vrais orateurs, mais qui brillent comme des
qualités dans toutes les conférences de jeunes avocats. Une
autre école plus sérieuse acheva de le former et de le mûrir ce furent ses
procès, dans lesquels il voulut se défendre lui-même. Le barreau l'attirait.
En prison, chose singulière il est l'avocat consultant de ses geôliers, par
bon cœur et aussi pour satisfaire, ne fût-ce que par écrit, ses besoins
oratoires. Ainsi, au château d'If, il compose un mémoire pour le commandant
Dallègre, qui avait un procès ; au fort de Joux, il écrit sur les affaires
municipales de la ville de Pontarlier, et il rédige une défense d'un
portefaix nommé Jeanret, sans compter un mémoire sur les salines de
Franche-Comté. L'Avis aux Hessois, publié à Clèves (1777), pendant son séjour en
Hollande, est un véritable plaidoyer contre la traite des blancs. Il
collabora la même année à un mémoire publié par sa mère contre son père.
Enfin, prisonnier volontaire à Pontarlier, il publie contre M. Monnier
d'éloquents mémoires qui lui procurent une transaction honorable et dont il
peut dire fièrement « Si ce n'est pas là de l'éloquence inconnue à nos
siècles barbares, je ne sais ce que c'est que ce don du ciel si précieux et
si rare. Son procès avec sa femme, qu'il ne perdit que parce qu'il le plaida
lui-même, mit le dernier sceau à sa réputation par les qualités extra-juridiques
qu'il y déploya. Il s'y montra, sinon bon avocat, du moins grand orateur,
grand moraliste, grand acteur, soulevant et apaisant d'un geste les plus
tragiques passions, tour à tour tendre et véhément, suppliant et impérieux,
mêlant la modestie la plus gracieuse à des colères de Titan. Il
s'éleva si haut dans sa plaidoirie du 29 juin 1783, qu'il força l'admiration
même de son père. Celui-ci écrivit au bailli : « C'est dommage que tous ne
l'entendissent pas : car il a tant parlé, tant hurlé, tant rugi, que la
crinière du lion était blanche d'écume et distillait la sueur. » Quant à son adversaire,
Portalis, « qu'il a fallu, écrit le bailli, emporter évanoui et foudroyé hors
de la salle, il n'a plus relevé du lit depuis le terrible plaidoyer de cinq
heures dont il le terrassa ». Quelle
préparation à la tribune que cette joute oratoire avec un homme comme
Portalis, devant une foule immense et à moitié hostile, au milieu d'une ville
agitée de passions déjà politiques et révolutionnaires Et ce fut une bonne
fortune pour Mirabeau de n'avoir remporté comme orateur, avant d'entrer dans
la vie politique, que des succès difficiles. Quel piège en. effet pour un
homme public de débuter devant des auditoires bienveillants et gagnés
d'avance, qui retrouvent et applaudissent leurs propres pensées sur ses
lèvres, qui lui ôtent l'occasion de dissiper des préventions, de réfuter des
interruptions, d'échauffer une atmosphère glacée, en un mot de s'instruire en
luttant et de connaître toute l'étendue de ses forces Ces favoris d'un
collège électoral, un Mounier, un Lally, arrivent au parlement émoussés par
les louanges, ignorants d'eux-mêmes, faciles à déconcerter. A la première
contradiction, qu'ils prennent pour un échec, ils s'irritent, se dégoûtent,
se taisent ou s'en vont. Mirabeau ne connut pas ces fortunes dangereuses il
avait appris à plaider sa cause, de vive voix ou la plume à la main, dans les
conditions les plus défavorables, contre l'universelle malveillance dont son
père menait le chœur. Il sera bien difficile d'intimider un athlète si habitué
au péril, si cuirassé contre le découragement les orages parlementaires, les
interruptions, et, ce qui est plus dangereux aux novices, les conversations
qu'on devine et qu'on n'entend pas, ces difficultés ne seront pour lui que
jeux d'enfant. Mais,
quand même Mirabeau aurait apporté aux Etats généraux une instruction plus
étendue encore, une expérience oratoire plus consommée, un génie plus
éminent, tous ces avantages n'auraient pas suffi à faire de lui un grand orateur
politique, s'il ne s'y était joint une qualité suprême dont l'absence cause
et explique l'infériorité parlementaire de plus d'un homme d'esprit je veux
parler du goût passionné des affaires publiques. Bien avant la réunion des
Etats, il se fait donner une mission diplomatique à Berlin, visite les
ministres, leur écrit, les conseille, considère comme de son ressort tout ce
qui intéresse la politique de la France, chef de parti sans parti,
journaliste sans journal, orateur sans tribune, homme public dans un pays où
il n'y avait pas de vie publique. Econduit, ridiculisé, calomnié, il ne se
rebute pas il faut qu'il fasse les affaires de la France, qu'il parle, qu'il
écrive pour son pays. Il voit mieux et plus loin que les plus avisés ; il
conseille et prédit la réunion des Etats généraux quand personne n'y songeait
encore. Prisonnier, l'avenir de la France l'intéresse plus que le sien.
Plaideur malheureux, il s'occupe moins de son procès que du procès intenté
par la nation au despotisme. Perdu de dettes, il s'inquiète, du fond de sa misère,
des finances de son pays. En veut-on une preuve ? Au moment où il songeait à
forcer son père à rendre ses comptes de tutelle, il était venu de Liège à
Paris pour consulter ses avocats et ses hommes d'affaires. Sa maîtresse, la
tendre madame de Néhra, n'y tenant plus d'impatience et d'anxiété, court l'y
rejoindre et lui demande des nouvelles de son procès « Oui, à propos, me
dit-il, je voulais vous demander où j'en suis ? Comment ! lui dis-je, ce
voyage a été entrepris en partie pour vous en occuper ; vous avez vu MM.
Treilhard et Gérard de Melsy ? Moi ? dit-il ; non, en vérité j'ai vu à peine
Vignon, mon curateur. J'ai eu bien d'autre chose à faire que de penser à
toutes ces bagatelles. Savez-vous dans quelle crise nous sommes ? Savez-vous
que l'affreux agiotage est à son comble ? Savez-vous que nous sommes au
moment où il n'y a peut-être pas un sou dans le Trésor public ? » Je
souriais de voir un homme dont la bourse était si mal garnie y songer si peu
et s'affliger si fort de la détresse publique. » Il
accumulait dans son portefeuille les statistiques, les renseignements sur
l'opinion des provinces, une correspondance énorme venue de tous les coins de
la France, s'entourait de collaborateurs et d'agents politiques, préparation
à la vie publique dont nous avons vu de nos jours un exemple célèbre, mais
dont on ne pouvait s'expliquer la raison sous l'ancien régime. La seule
carrière possible pour Mirabeau, c'était la carrière d'homme d'Etat,
d'orateur. Que cette carrière ne s'ouvrît pas devant lui, que la Révolution
tardât, ses vices ne suffisant plus à le distraire, il mourait maniaque ou
fou, à la fois ridicule et déshonoré. Cette
vocation fatale, irrésistible, s'alliait à une santé de fer, à une figure
imposante dans sa laideur, à une voix sonore et à un air de dignité noble et
paisible. Ses défauts extérieurs, choquants chez un homme privé, devenaient
autant de qualités chez un tribun. Son attitude et son costume, de mauvais
ton dans un salon[1], s'harmonisaient, au contraire,
à la tribune, avec sa tête éloquente, ses regards extraordinaires. En
réalité, il n'avait tout son prix, au moral et au physique, que quand il
parlait en public. Le Midi seul forme ces natures merveilleuses, faites pour
la représentation, pour la vie tumultueuse en plein air, pour le contact
incessant de la foule, natures que la solitude rapetisse et enlaidit, que la
publicité grandit et transfigure, et pour lesquelles l'éloquence est le plus
impérieux des besoins. Tel
était Mirabeau à la veille d'entrer dans la vie publique, réunissant dans sa
personne toutes les conditions d'éloquence parfaite qu'ont énumérées un
Cicéron et un Quintilien. Il semble qu'un tel homme, porté par la nature et
par les circonstances, va dépasser ce Cicéron, qu'il aimait à lire, et qui
sait ? atteindre Démosthène, d'autant plus que ces grandes vérités, ces
admirables lieux communs qui ont fait vivre jusqu'à nous les harangues
antiques, il aura la bonne fortune d'être le premier à les exprimer à la
tribune française qu'il inaugure. Un public tout neuf au plaisir d'écouter,
voilà son auditoire. Les passions et les idées' de toute la France, et de la
France du XVIIIe siècle encore philosophe, enthousiaste, héroïque, voilà la
matière de ses harangues. Jamais le génie ne rencontra de si belles et de si
faciles circonstances. Et pourtant, si sublimes que soient les accents du
discours sur la banqueroute, si brillante que nous apparaisse la carrière
oratoire de Mirabeau, nous rêvions mieux. Après ces élans sublimes, pourquoi
ces chutes, ces langueurs, ces sommeils ? Pourquoi la pensée du grand homme
se dérobe-t-elle parfois comme à dessein, au lieu de se développer d'un
discours à l'autre avec harmonie et clarté ? Pourquoi la déclamation
succède-t-elle tout à coup à l'accent sincère, aux beautés solides et simples
? C'est qu'il manquait à Mirabeau un avantage que ses collègues de la
Constituante possédaient presque tous la considération publique. Aujourd'hui
que nous ne voyons plus de l'orateur que le côté glorieux, nous ne pouvons
nous figurer avec quel mépris il fut accueilli à Versailles. On ne lui
parlait pas on considérait, même à gauche, sa présence comme un scandale.
Outre que ce transfuge de la noblesse n'inspirait nulle confiance, une
légende déshonorante s'attachait à son nom. Les calomnies de son père avaient
fait leur chemin, et tous les vices semblaient marqués hideusement sur cette
figure ravagée. L'Ami des hommes, qui avait obtenu contre son fils
jusqu'à dix-sept lettres de cachet, avait laissé publier, lors du procès
d'Aix, un recueil de ses lettres intimes où il disait de Mirabeau tout ce que
pouvaient lui inspirer la haine et une colère habilement attisée par M. de
Marignane. Mauvais fils, disait-on, mauvais époux, mauvais père, Mirabeau
pouvait-il être un bon citoyen ? Et encore on lui eût pardonné ses vices et
ses crimes, mais on l'accusait d'avoir manqué même à l'honneur. On parlait
tout haut de sa bassesse et de sa vénalité. Son éloquence au début étonnait,
effrayait, ne convainquait pas. On ne croyait pas ce qu'il disait. Il
parvint à séduire, à arracher l'assentiment, à décider certains votes par
l'éclat éblouissant de la vérité il obtint une grande influence, mais il
n'atteignit jamais à l'autorité. Souvent son génie même se tournait contre
lui, et plus les imaginations étaient flattées, plus les consciences
résistaient. Déboires, affronts, mépris les moins déguisés, il subit tout,
accepta tout, dans la pensée de se réhabiliter enfin. Il n'y parvint jamais
tout à fait. « Dans certains moments, écrit Etienne Dumont, il aurait
consenti à passer au travers des flammes pour purifier le nom de Mirabeau. Je
l'ai vu pleurer, à demi suffoqué de douleur, en disant avec amertume «
J'expie bien cruellement les erreurs de ma jeunesse ». Voilà pourquoi il
tombait quelquefois dans la déclamation. Désireux de donner au public une
bonne idée de lui-même, il n'y pouvait parvenir le désaccord de sa vie et de
ses paroles était trop flagrant. Or, le triomphe de l'orateur, comme le dit
justement un philosophe ancien, c'est de paraître à ses auditeurs tel qu'il
veut paraître en effet. Et c'était bien là le but secret de Mirabeau il
voulait paraître honnête. Mais, comme l'ajoute Cicéron en termes qui
s'appliquent cruellement au pauvre grand homme, on n'arrive à cette éloquence
suprême que par la dignité de la vie : id fieri vitœ dignitate. II. — LA POLITIQUE DE MIRABEAU QUELLE était la politique de Mirabeau
? A cette question souvent posée, aucune réponse satisfaisante n'a été faite.
Ceux qui ont écrit avant la publication de la correspondance de Mirabeau et
de La Marck (1851)
ne connaissaient, dans Mirabeau, que l'homme extérieur, que ses desseins
avoués, que sa politique officielle. Ceux qui ont écrit depuis n'ont plus vu
que l'homme intérieur, que l'intrigant payé, que le conspirateur mystérieux.
Là, dit-on, c'est un tribun, presque un démagogue ici c'est un Machiavel, un
professeur de tyrannie. En public, excite et lance la Révolution en secret il
la retient et semble lui préparer des pièges. Comment démêler sa véritable
pensée au milieu de ces contradictions ? Écartons
d'abord une hypothèse qui se présente tout de suite à l'esprit. Mirabeau,
pourrait-on dire, n'eut pas à proprement parler de politique il vécut
d'expédients, au jour le jour, éloquent si le hasard lui faisait rencontrer
la vérité, languissant ou obscur quand il se trompait. Sans doute il n'est
pas d'homme politique dont chaque pas soit guidé par un dessein immuable il
n'en est pas non plus qui ne rêve un certain état de choses plus heureux pour
ses concitoyens et pour lui. Eh bien, Mirabeau croyait que l'état politique
le plus souhaitable pour la France et pour lui-même, c'était un état mixte,
moitié absolutisme et moitié liberté, où subsisterait ce qui était
supportable dans l'ancien régime et ce qui était immédiatement possible dans
les systèmes nouveaux. Ce qu'il veut, c'est la monarchie parlementaire telle
que nous l'avons eue vingt-cinq ans plus tard. Dans une note secrète pour la
cour, écrite le 14 octobre 1790, il résume en ces termes les principes de sa
politique : « Que
doit-on entendre par les bases de la Constitution ? «
Réponse : « Royauté
héréditaire dans la dynastie des Bourbons corps législatif périodiquement élu
et permanent, borné dans ses fonctions à la confection de la loi unité et
très grande latitude du pouvoir exécutif suprême dans tout ce qui tient à
l'administration du royaume, à l'exécution des lois, à la direction de la
force publique attribution exclusive de l'impôt au corps législatif ;
nouvelle division du royaume, justice gratuite, liberté de la presse
responsabilité des ministres vente des biens du domaine et du clergé
établissement d'une liste civile, et plus de distinction d'ordres ; plus de
privilèges ni d'exemptions pécuniaires plus de féodalité ni de parlement plus
de corps de noblesse ni de clergé plus de pays d'états ni de corps de
province voilà ce que j'entends par les bases de la Constitution. Elles ne
limitent le pouvoir royal que pour le rendre plus fort ; elles se concilient
parfaitement avec le gouvernement monarchique. » Dans sa
pensée, le défenseur naturel des droits du peuple, c'est le roi, et le
soutien du roi, c'est le peuple. Appuyés l'un sur l'autre, ils triomphent du
clergé et de la noblesse, et à cette alliance le roi gagne son pouvoir, le
peuple sa liberté. C'est la démocratie royale de Wimpffen, c'est
l'idée de la Constituante et de la France en 1789. Mais
quelle est l'autorité la plus ancienne, la plus forte celle du roi ou celle
du peuple ? Le 8 octobre 1789, cette question se pose, à propos de la formule
à employer pour la promulgation des lois. Doit-on continuer à dire : Louis,
par la grâce de Dieu... ? Oui, dit Mirabeau. — Et les droits du peuple ?
« Si les rois, répond-il, sont rois par la grâce de Dieu, les nations sont
souveraines par la grâce de Dieu. On peut aisément tout concilier. » Opérer
cette conciliation — non aisée, mais impossible —, telle est la fonction du
gouvernement, du ministère. Conciliation ? non assujettissement de l'un des
deux souverains à l'autre, du corps à la tête, du peuple au roi. Il faut
flatter, duper, aveugler le peuple, lui faire accepter sa servitude comme une
liberté, sous prétexte qu'elle est volontaire. Gouverner, c'est capter
l'opinion publique, et pour cette capture les moyens les plus cachés sont les
plus efficaces. Que l'on ne recule pas devant aucune fraude pour duper le
peuple ; c'est pour le bonheur du peuple. Le mot
de république, Mirabeau ne le prononce qu'avec horreur ou risée. La
république, c'est pour lui le retour à l'état de barbarie c'est le chaos
c'est la destruction de l'état social. Et il montre cependant plus de sens
politique que les rares républicains qui existaient alors, en ce qu'il craint
l'arrivée prochaine de la république, tandis que ceux-là ne l'espèrent même
pas. Il voit clair dans l'avenir, et, comme cela arrive, il se trompe sur les
desseins de ses adversaires en leur attribuant la clairvoyance qu'il est seul
à posséder. En voyant combien les Constituants ont affaibli le pouvoir royal,
il ne peut s'imaginer qu'ils ne préparent pas secrètement les voies à la
république, et il écrit à la cour le 14 octobre 1790 : « Je sais que les
législateurs, consultant les craintes du moment plutôt que l'avenir, hésitant
entre le pouvoir royal dont ils redoutaient l'influence, et les formes
républicaines dont ils prévoyaient le danger, craignant même que le roi ne
désertât sa haute magistrature, ou ne voulût reconquérir la plénitude de son
autorité je sais, dis-je, qu'au milieu de cette perplexité, les législateurs
n'ont formé, en quelque sorte, l'édifice de la constitution qu'avec des
pierres d'attente, n'ont mis nulle part la clef de la voûte, et ont eu pour
but secret d'organiser le royaume de manière qu'ils pussent opter entre la
république et la monarchie, et que la royauté fût conservée ou inutile, selon
les événements, selon la réalité ou la fausseté des périls dont ils se
croiraient menacés. Ce que je viens de dire est le mot d'une grande énigme. » C'est
faire beaucoup d'honneur aux Lameth et à Barnave que de leur prêter des vues
aussi profondes les événements les menaient ils ne se doutaient pas toujours
du lendemain comment croire qu'ils songeassent à un avenir, qui, en 1790,
semblait éloigné d'un siècle. Cette
aversion de Mirabeau pour la démocratie pure et pour les théories du Contrat
social s'exprime, dans sa bouche, par une apologie du pouvoir royal.
Fortifier ce pouvoir, c'est son but, c'est son conseil sans cesse répété, à
la tribune même (10 octobre 1789) : « Ne multipliez pas de vaines déclamations ravivez le
pouvoir exécutif ; sachez le maintenir, étayez-le de tous les secours des
bons citoyens autrement, la société tombe en dissolution, et rien ne peut
nous préserver des horreurs de l'anarchie. » Son
royalisme n'est pas seulement théorique ; il se considère personnellement
comme le champion nécessaire de la royauté. Ne croyons pas que le besoin
d'argent l'ait rapproché de la cour il se sent né pour la servir et pour la
bien servir, et, tout de suite, il s'offre. Quand cela ? En 1790, quand il
succombe à la misère et que la situation politique l'effraie ? Non à son
arrivée dans la vie politique, à la première heure, à la première minute, au
moment même où il songe à entrer aux États généraux, cinq mois avant les
élections. Il écrit, le 28 décembre 1788, à M. de Montmorin :
« Sans le concours, du moins secret, du gouvernement, je ne puis être
aux États généraux. En nous entendant, il me serait très aisé d'éluder les
difficultés ou de surmonter les obstacles et certes il n'y a pas trop de
trois mois pour se préparer, lier sa partie, et se montrer digne et influent
défenseur du trône et de la chose publique. » Ce rôle
de défenseur du trône, si beau qu'il pût paraître en 1788, est-il vraiment
celui auquel son genre d'éloquence semblait destiner Mirabeau ? Pourquoi ne
voulut-il pas être en effet un tribun populaire, le conseiller, l'interprète,
l'initiateur de la démocratie ? Pourquoi, victime de l'ancien régime, ne
rêva-t-il pas une république dirigée par sa voix puissante ? Ses
sentiments aristocratiques lui venaient, non de l'éducation, mais de la
naissance. C'est à son père qu'il devait cet orgueil de caste qu'il ne prit
jamais la peine de cacher. On sait qu'après l'abolition des titres de
noblesse, il continua à se faire appeler Monsieur le comte, à sortir en
voiture armoriée. Voilà la première raison pour laquelle il était royaliste. La
seconde, c'est que, si l'absolutisme l'avait mis à Vincennes, le régime
démocratique l'aurait laissé de côté, dans les rangs obscurs. Il comprenait
très bien que le dérèglement de sa vie lui aurait fermé la carrière politique
dans un pays libre. La monarchie qu'on appelle parlementaire, ou plutôt cette
monarchie qu'il imaginait, dans laquelle le peuple et le roi ne faisaient
qu'un contre les ordres privilégiés, semblait lui assurer un rôle digne de
son génie. Il excellait, nous le savons, dans l'éloquence et dans l'intrigue
la tribune du parlement lui permettait d'être orateur, et la nécessité de
concilier deux choses inconciliables, la souveraineté populaire et la
souveraineté royale, ouvrait un champ illimité à son habileté un peu
policière. Éblouir par son éloquence, séduire par son adresse, jouer un beau
rôle représentatif et, en secret, préparer par de petits moyens, par des
hommes secondaires, de grands effets politiques, c'était là son idéal. Et que
ne le réalisa-t-il ? Les d'Orléans étaient sous sa main il pouvait leur
donner la royauté. C'était même le seul moyen de réaliser son rêve de
monarchie mitigée. Mais dès qu'il vit le duc d'Orléans, en 1788, chez le
comte de La Marck, il le jugea et dit « que ce prince ne lui inspirait ni
goût ni confiance ». Plus tard il répétait qu'il n'en voudrait même pas
pour son valet. C'est donc avec la branche aînée qu'il veut fonder le
seul régime dont il puisse être l'orateur et le ministre. Ses
opinions, on le voit, sont fondées sur son intérêt, ou, si on aime mieux, sur
l'intérêt de son génie. Il lui faut, ce sont ses propres expressions, un
grand but, un grand danger, de grands moyens, une grande gloire. C'est
heureux sans doute qu'il ait préparé les conditions les plus favorables à
l'épanouissement de son éloquence, mais avouons que sa politique ne reposait
sur aucune conviction morale. Et voilà la troisième raison pour laquelle il
n'embrassa pas franchement et complètement la cause du XVIIIe siècle. Ses
contemporains, philosophes et politiques, précurseurs et acteurs de la
révolution, diffèrent de doctrine et de système ; mais ils se rapprochent en
un point, c'est qu'ils ont une foi ardente en l'humanité ils la croient
bonne, raisonnable, perfectible ils l'aiment et la plaignent. Leur but est de
lui ôter ses chaînes, de lui rendre ses droits, de l'amener à la virilité par
la liberté. Ils croient fermement à la justice c'est là l'évangile de 1789,
qu'aucune erreur, qu'aucun accident n'a encore obscurci. Cette foi est
étrangère à Mirabeau ce n'est ni sur la raison ni sur le droit qu'il compte
pour établir son système, mais sur le génie, sur la ruse. Sa politique, toute
florentine, est plus vieille ou plus jeune que cet âge. Quand, en décembre
1790, déjà payé par la cour, il présenta son pian secret de résistance, le
comte de La Marck écrit finement à Mercy-Argenteau : « Ce plan est trop
compliqué, ainsi que vous l'avez remarqué, monsieur le comte, on dirait qu'il
est fait pour d'autres temps et pour d'autres hommes. Le cardinal de Retz,
par exemple, l'aurait très bien fait exécuter ; mais nous ne sommes plus au
temps de la Fronde. » Si la
foi lui manquait, il la niait ou ne la voyait pas chez les autres. Il se
refusait, ce trop fin politique, à croire au désintéressement de ce peuple de
1789, affamé pourtant de justice. « Tous les Français, disait-il, veulent des
places ou de l'argent ; on leur ferait des promesses, et vous verriez bientôt
le parti du roi prédominant partout. » Il calomniait son temps, et, osons le
dire, le jugeait d'après lui-même. Non, ce n'est pas pour le seul bien-être
que nos pères se levèrent contre la royauté. Le sens profond de la Révolution
échappait à Mirabeau. Dans
les questions religieuses, il montrait la même ingéniosité et le même
aveuglement. Croirait-on qu'il ne s'était jamais sérieusement demandé si la
liberté était compatible avec le catholicisme ? Il n'a pas de solution pour
ce grave problème. Dans son Essai sur Les lettres de cachet, il prétend
montrer qu'une société civile peut vivre sans détruire une religion hostile
au principe même de cette société. Il suffit, dit-il, que les « ministres des
autels soient circonscrits dans leur état », et il passe. Le même homme vote
et défend la constitution civile du clergé, et ce n'est que des circonstances
qu'il apprend l'hostilité irréconciliable de l'Église. En décembre 1789, il
disait à sa sœur, Mme du Saillant « La liberté nationale avait trois ennemis
le clergé, la noblesse et les parlements. Le premier n'est plus de ce
siècle, et la triste situation de nos finances nous aurait suffi pour le tuer.
» Telles sont les vues de Mirabeau il croit morts des hommes qui vont faire
reculer la Révolution ! C'est
qu'au fond il est indifférent en religion. Les grands problèmes qu'il appelle
dédaigneusement métaphysiques n'ont jamais préoccupé ce méridional. Les
pensées hautes et générales sur la destinée de l'homme lui sont inconnues et
répugnent à sa nature. Dans les discussions religieuses, il apporte une
dextérité et un tact infinis, mais aucune idée supérieure. Qu'en
résulte-t-il ? C'est qu'en éloquence comme en politique il ne demande pas ses
succès à ce qu'on appelle l'éternelle morale. On ne trouvera pas dans ses
discours un seul de ces lieux communs qui sont beaux dans tous les temps ;
nul appel à la conscience humaine ; nul élan vers une justice plus haute nul
accent d'amour ou de piété pour les hommes. Ces mots se trouvent, il le faut
bien, dans ses harangues mais les choses mêmes n'y sont pas, puisqu'elles
n'étaient pas dans son âme. Il y a des cordes que les orateurs de second
ordre, un Rabaut Saint-Étienne, un Thouret, savent faire vibrer, et que
Mirabeau ne touche jamais. Qu'on ne s'y trompe pas c'est là le caractère de
cet orateur, d'avoir été grand sans puiser son inspiration aux sources
morales ç'a été son originalité et sa faiblesse à la fois. Comment
donc se fait-il applaudir ? D'abord par son incontestable patriotisme, par
les paroles vraiment nationales qu'il sait prononcer avec un accent vrai, et
puis par la manière émouvante dont il parle de lui, encore de lui, toujours
de lui. C'est sans cesse son moi tragique et superbe qui occupe la scène. Ses
discours ne sont qu'une vaste apologie de sa personne, un plaidoyer sans
cesse renouvelé, une recherche acharnée et une revendication anxieuse de
l'estime des hommes, qu'il va conquérir et qui lui échappe toujours. Le
sentiment qui anime cette éloquence, ce n'est pas la dignité, c'est l'orgueil.
Ange déchu, il vante ses fautes et justifie sa vie devant ses contemporains,
exaltant dans un style passionné ses souffrances et ses colères. Que ce soit
aux États de Provence, à l'Assemblée constituante, lors de l'affaire du
Châtelet, ou encore dans sa correspondance secrète avec la cour, je retrouve
partout cette même poursuite de la réhabilitation. C'est peu d'être admiré il
veut être estimé, et, naïvement, il intrigue pour forcer l'estime.
L'Assemblée ne se lasse pas de cette magnifique apologie ; elle applaudit
sans accorder ce qu'on lui demande, pas même la présidence, qu'on n'obtiendra
qu'une fois, et encore en mendiant les voix de l'extrême droite. Le jour où
Mirabeau touche au ministère, à un honneur qui peut refaire sa réputation,
l'Assemblée le précipite en souriant. Ses idées, elle les accueille, elle les
vote mais sa personne, elle n'en veut pas. Ses oreilles sont flattées de
cette éloquence incomparable sa raison en est satisfaite : son cœur n'en est
pas touché. C'est un duel qui l'intéresse et qui désespère Mirabeau il en
meurt. III. — LES DISCOURS DE MIRABEAU JUSTIFIONS ces remarques générales sur la
politique et l'inspiration oratoire de Mirabeau par quelques exemples
empruntés à ses principaux discours. Aux
États de Provence, il défend le règlement royal contre la noblesse qui
voulait faire les élections selon l'antique constitution de la « nation
provençale ». C'est là pour lui un admirable terrain, qui lui donne confiance
et lui permet de lutter contre le mépris de ses collègues « Si la noblesse
veut m'empêcher d'arriver, disait-il, il faudra qu'elle m'assassine, comme
Gracchus. » Cependant les outrages dont on l'abreuva, malgré sa bonne
volonté, le forcèrent à prendre une allure d'opposition qui était bien loin
de ses principes. « Ces gens-là, écrivait-il alors, me feraient devenir
tribun du peuple malgré moi, si je ne me tenais pas à quatre. » Il tenait
néanmoins à l'estime de la noblesse et il chercha à se justifier devant elle
dans un discours que la prorogation des Etats l'empêcha de prononcer, mais
qu'il fit imprimer et répandre. C'est la première en date de ses
justifications publiques «
Qu'ai-je donc fait de si coupable ? J'ai désiré que mon ordre fut assez
habile pour donner aujourd'hui ce qui lui sera infailliblement arraché demain
; j'ai désiré qu'il s'assurât le mérite et la gloire de provoquer l'assemblée
des trois ordres, que toute la' Provence demande à l'envi. Voilà le crime de
l'ennemi de la paix ! ou plutôt j'ai cru que le peuple pouvait avoir raison.
Ah ! sans doute, un patricien souillé d'une telle pensée mérite des supplices
Mais je suis bien plus coupable qu'on ne suppose, car je crois que le peuple
qui se plaint a toujours raison ; que son infatigable patience attend
constamment les derniers excès de l'oppression pour se résoudre à la
résistance qu'il ne résiste jamais assez longtemps pour obtenir la réparation
de tous ses griefs qu'il ignore trop que, pour se rendre formidable à ses
ennemis, il lui suffirait de rester immobile, et que le plus innocent comme
le plus invincible de tous les pouvoirs est celui de se refuser à faire... Je
pense ainsi ; punissez l'ennemi de la paix. » S'adressant
aux nobles et aux membres du clergé, il profère ces paroles menaçantes et
souvent citées : « Dans
tous les pays, dans tous les âges, les aristocrates ont implacablement
poursuivi les amis du peuple, et si, par je ne sais quelle combinaison de la
fortune, il s'en est élevé quelqu'un de leur sein, c'est celui- là surtout
qu'ils ont frappé, avides qu'ils étaient d'inspirer la terreur par le choix
de la victime. Ainsi périt le dernier des Gracques de la main des patriciens
; mais, atteint du coup mortel, il lança de la poussière vers le ciel, en
attestant les dieux vengeurs et de cette poussière naquit Marius :
Marius, moins grand pour avoir exterminé les Cimbres, que pour avoir abattu
dans Rome l'aristocratie de la noblesse ! » Dans
une péroraison d'un caractère tout personnel, il tire de très grands effets
de l'affirmation de sa sincérité, affirmation qui n'était pas inutile : « Pour
moi, qui dans ma carrière publique n'ai jamais craint que d'avoir tort moi
qui, enveloppé de ma conscience et armé de principes, braverais l'univers,
soit que mes travaux et ma voix vous soutiennent dans l'assemblée nationale,
soit que mes vœux vous y accompagnent, de vaines clameurs, des protestations
injurieuses, des menaces ardentes, toutes les convulsions, en un mot, des
préjugés expirants, ne m'en imposeront pas. Eh ! comment s'arrêterait-il
aujourd'hui dans sa course civique, celui qui, le premier d'entre les
Français, a professé hautement ses opinions sur les affaires nationales, dans
un temps où les circonstances étaient bien moins urgentes, et la tâche bien
plus périlleuse ? Non, les outrages ne lasseront pas ma constance j'ai été,
je suis, je serai jusqu'au tombeau l'homme de la liberté publique, l'homme de
la Constitution. Malheur aux ordres privilégiés, si c'est là plutôt être
l'homme du peuple que celui des nobles Car les privilèges finiront, mais le
peuple est éternel. » Exclu
de l'assemblée de la noblesse comme non-possédant, c'est avec déchirement
qu'il se sépara des hommes de sa condition, et qu'il se vit forcé de prendre
un masque de tribun. Cette aristocratie provinciale fut assez aveugle pour
voir en Mirabeau un séditieux ; elle le traitait volontiers d'enragé. A quoi
il répondait : « C'est une grande raison de m'élire, si je suis un chien
enragé ; car le despotisme et les privilèges mourront de ma morsure. » Mais
ce n'est là qu'un accès de colère ce prétendu démagogue, quelques jours plus
tard, calme le peuple de Marseille, soulevé contre une taxe du pain, par les
conseils les plus sages, les plus modérés. Et pourquoi le peuple doit-il se
résigner ? Pour faire plaisir au roi. C'est le grand argument par lequel il
termine une proclamation où il avait mis à la portée de tous quelques vérités
économiques : « Oui,
mes amis, on dira partout les Marseillais sont de bien braves gens le roi le
saura, ce bon roi qu'il ne faut pas affliger, ce bon roi que nous invoquons
sans cesse et il vous aimera, il vous en estimera davantage. Comment
pourrions-nous résister au plaisir que nous lui allons faire, quand il est
précisément d'accord avec nos plus pressants intérêts ? Comment pourriez-vous
penser au bonheur qu'il vous devra, sans verser des larmes de joie ? » Nous
avons dit que Mirabeau ne partageait ni ne comprenait l'enthousiasme de ses
contemporains, et qu'il traitait de métaphysique le culte des principes. Dans
un des premiers discours qu'il prononça aux États généraux, il formula en ces
termes son empirisme politique : «
N'allez pas croire que le peuple s'intéresse aux discussions métaphysiques
qui nous ont agités jusqu'ici. Elles ont plus d'importance qu'on ne leur en
donnera sans doute ; elles sont le développement et la conséquence du
principe de la représentation nationale, base de toute constitution. Mais le
peuple est trop loin encore de connaître le système de ses droits et la saine
théorie de la liberté. Le peuple veut des soulagements, parce qu'il n'a plus
de forces pour souffrir ; le peuple secoue l'oppression, parce qu'il ne peut
plus respirer sous l'horrible faix dont on l'écrase mais il demande seulement
de ne payer que ce qu'il peut et de porter paisiblement sa misère... « Il
est cette différence essentielle entre le métaphysicien, qui, dans la
méditation du cabinet, saisit la vérité dans son énergique pureté, et l'homme
d'État, qui est obligé de tenir compte des antécédents, des difficultés, des
obstacles il est, dis-je, cette différence entre l'instructeur du peuple et
l'administrateur politique, que l'un ne songe qu'à ce qui est et
l'autre s'occupe de ce qui peut être. « Le
métaphysicien, voyageant sur une mappemonde, franchit tout sans peine, ne
s'embarrasse ni des montagnes, ni des déserts, ni des fleuves, ni des abîmes
; mais quand on veut arriver au but, il faut se rappeler sans cesse qu'on
marche sur la terre et qu'on n'est plus dans le monde idéal[2]. » Faut-il
s'étonner que ce cours de politique appliquée n'ait pas été chaudement
accueilli ? Ce n'était certes pas le moment, en juin 1789, de se rappeler
qu'on « marchait sur la terre », et de quitter le « monde idéal ». Il fallait
au contraire ne pas regarder les difficultés, les périls, les baïonnettes
dont on était entouré, marcher la tête haute, les yeux fixés vers l'idéal
populaire et vaincre, comme on le fit, par la foi. Que les communes, au
contraire, eussent recours aux recettes d'une politique prudente, elles
étaient perdues. N'est-ce pas d'ailleurs un piège que leur tend Mirabeau,
quand, dans ce même discours, il propose à ses collègues de s'intituler représentants
du peuple français ? Comment fallait-il entendre le mot peuple ? Était-ce
populus ou plebs ? N'y avait-il pas à craindre que la cour ne
voulut comprendre plebs et que le Tiers ne se trouvât avoir consacré
la distinction des ordres ? L'abbé Sieyès vit le danger, retira sa formule — Assemblée
des représentants connus et vérifiés — et se rallia à celle de Legrand — Assemblée
nationale —, qui contenait déjà la Révolution. Quant à Mirabeau, il
affecta de ne pas comprendre le sens des objections et, en rhéteur, répondant
à ce qu'on ne lui disait pas, il s'indigna du mépris où l'on tenait ce beau
mot de peuple : « Je
persévère dans ma motion et dans la seule expression qu'on en avait attaquée,
je veux dire la qualification de peuple français ; je l'adopte, je la
défends, je la proclame, par la raison qui la fait combattre. « Oui,
c'est parce que le nom du peuple n'est pas assez respecté en France, parce
qu'il est obscurci, couvert de la rouille du préjugé ; parce qu'il nous
présente une idée dont l'orgueil s'alarme et dont la vanité se révolte ;
parce qu'il est prononcé avec mépris dans les chambres des aristocrates c'est
pour cela même, Messieurs, que nous devons nous imposer, non seulement de le
relever, mais de l'ennoblir, de le rendre désormais respectable aux ministres
et cher à tous les cœurs... « Représentants
du peuple, daignez me répondre. Irez-vous dire à vos commettants que vous
avez repoussé ce nom de peuple ? que si vous n'avez pas rougi d'eux, vous
avez pourtant cherché à éluder cette dénomination qui ne vous paraît pas
assez brillante ? qu'il vous faut un titre plus fastueux que celui qu'ils
vous ont conféré ? Eh ne voyez-vous pas que le nom de représentants du
peuple vous est nécessaire, parce qu'il vous attache le peuple, cette
masse imposante sans laquelle vous ne seriez que des individus, de faibles
roseaux qu'on briserait un à un Ne voyez-vous pas qu'il vous faut le nom du
peuple, parce qu'il donne à connaître au peuple que nous avons lié notre sort
au sien, ce qui lui apprendra à reposer sur nous toutes ses pensées, toutes
ses espérances ! « Plus
habiles que nous, les héros bataves qui fondèrent la liberté de leur pays
prirent le nom de gueux ; ils ne voulurent que ce titre, parce que le mépris
de leurs tyrans avait prétendu les en flétrir, et ce titre, en leur attachant
cette classe immense que l'aristocratie et le despotisme avilissaient, fut à
la fois leur force, leur gloire et le gage de leur succès. Les amis de la
liberté choisissent le nom qui les sert le mieux, et non celui qui les flatte
le plus ils s'appelleront les remontrants en Amérique, les pâtres
en Suisse, les gueux dans les Pays-Bas. Ils se pareront des injures de
leurs ennemis ils leur ôteront le pouvoir de les humilier avec des
expressions dont ils auront su s'honorer. » (Séance du 16 juin 1789.) Ces
déclamations furent accueillies par des murmures mérités, et le rôle que
Mirabeau joua en cette circonstance critique ne contribua pas peu à éloigner
de lui la confiance de l'Assemblée. Que voulait-il donc ? Maintenir les
ordres privilégiés ? Nous avons vu qu'il les considère comme un obstacle à la
liberté, et qu'il les supprime dans ses programmes secrets. Il voulait
seulement embarrasser la marche des communes dont l'audace l'inquiétait déjà,
comme elle inquiétait la cour. Le « défenseur du trône » tremblait, dès les
premiers jours de la Révolution, pour le pouvoir royal. Il voulait que les
communes soumissent leurs décrets à la sanction de Louis XVI. Cette sanction,
ce veto était pour lui le palladium des libertés publiques « Je crois,
avait-il dit la veille, le veto du roi tellement nécessaire, que j'aimerais
mieux vivre à Constantinople qu'en France, s'il ne l'avait pas. » A cette
époque, Mirabeau n'avait encore aucune relation avec la cour mais l'attitude
qu'il venait de prendre semblait devoir le désigner à l'attention du roi. Il
se posait en conciliateur entre les deux partis. Il marquait d'avance les
limites de la Révolution. Voyant qu'on ne venait pas à lui, il alla, par
l'entremise de Malouet, voir Necker. Il en reçut l'accueil le plus injurieux.
Justement dépité, il changea d'allure, résolut de montrer sa force et sa
popularité et de s'imposer en menaçant. C'est ainsi qu'il faut expliquer les
discours démocratiques par lesquels il releva le courage de l'Assemblée,
après la séance royale du 23 juin, et notamment l'apostrophe au marquis de
Dreux-Brézé. Cette apostrophe si célèbre a donné le change sur la véritable
politique de Mirabeau : l'attitude qu'il prit ce jour-là est restée fixée dans
la mémoire populaire. La légende représente le prétendu tribun montrant du
doigt la porte au courtisan terrifié, sortant à reculons comme devant le roi.
Ce coup de théâtre fit de Mirabeau l'idole du peuple, comme s'il avait ce
jour-là menacé le pouvoir absolu. La cour fut effrayée de cette infraction
insolente à l'étiquette, si bien que de part et d'autre on se trompa sur les
véritables intentions du grand orateur, et l'on vit une politique là où il
n'y avait qu'une boutade, qu'un accès d'impatience et de colère. Il fut
inquiet lui-même d'avoir révélé d'un geste et d'un mot la fragilité du
pouvoir royal, et dans la séance du 27 juin il essaya visiblement de réparer
son imprudence : «
Messieurs, je sais que les événements inopinés d'un jour trop mémorable ont
affligé les cœurs patriotes, mais qu'ils ne les ébranleront pas. A la hauteur
où la raison a placé les représentants de la nation, ils jugent sainement les
objets et ne sont point trompés par les apparences qu'au travers des préjugés
et des passions on aperçoit comme autant de fantômes. « Si
nos rois, instruits que la défiance est la première sagesse de ceux qui
portent le sceptre, ont permis à de simples cours de judicature de leur
présenter des remontrances, d'en appeler à leur volonté mieux éclairée si nos
rois, persuadés qu'il n'appartient qu'à un despote imbécile de se croire
infaillible, cédèrent tant de fois aux avis de leurs Parlements, comment le
prince qui a eu le noble courage de convoquer l'Assemblée nationale n'en
écouterait-il pas les membres avec autant de faveur que des cours de
judicature, qui défendent aussi souvent leurs intérêts personnels que ceux
des peuples ? En éclairant la religion du roi, lorsque des conseils violents
l'auront trompé, les députés du peuple assureront leur triomphe ils
invoqueront toujours la liberté du monarque ; ce ne sera pas en vain, dès
qu'il aura voulu prendre sur lui-même de ne se fier qu'à la droiture de ses
intentions et de sortir du piège qu'on a su tendre à sa vertu... » Et il
proposait une adresse aux commettants aussi rassurante pour le roi que pour
le peuple : « Tels
que nous nous sommes montrés depuis le moment où vous nous avez confié les
plus nobles intérêts, tels nous serons toujours, affermis dans la résolution
de travailler, de concert avec notre roi, non pas à des biens passagers, mais
à la condition même du royaume ; déterminés à voir enfin tous nos
concitoyens. dans tous les ordres, jouir des innombrables avantages que la
nature et la liberté nous promettent, à soulager le peuple souffrant des
campagnes, à remédier au découragement de la misère, qui étouffe les vertus
et l'industrie, n'estimant rien à l'égal des lois qui, semblables pour tous,
seront la sauvegarde commune non moins inaccessibles aux projets de
l'ambition personnelle qu'à l'abattement de la crainte souhaitant la
concorde, mais ne voulant point l'acheter par le sacrifice des droits du
peuple ; désirant enfin, pour unique récompense de nos travaux, de voir tous
les enfants de cette immense patrie réunis dans les mêmes sentiments, heureux
du bonheur de tous, et chérissant le père commun dont le règne aura été
l'époque de la régénération de la France. » Le
lendemain de la prise de la Bastille, l'Assemblée résolut de demander pour la
troisième fois au roi le renvoi des troupes, et Mirabeau, s'adressant à la
députation, improvisa ce discours, qui porte à un si haut degré l'empreinte
de son génie, et qui fut inspiré par une colère non jouée : « Eh
bien ! dites au roi que les hordes étrangères dont nous sommes investis ont
reçu hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites,
et leurs caresses, et leurs exhortations, et leurs présents ; dites-lui que,
toute la nuit, ces satellites étrangers, gorgés d'or et de vin, ont prédit
dans leurs chants impies l'asservissement de la France, et que leurs vœux
brutaux invoquaient la destruction de l'Assemblée nationale ; dites-lui que,
dans son palais même, les courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette
musique barbare, et que telle fut l'avant-scène de la Saint-Barthélemy. «
Dites-lui que ce Henri dont l'univers bénit la mémoire, celui de ses aïeux
qu'il voulait prendre pour modèle, faisait passer des vivres dans Paris
révolté, qu'il assiégeait en personne, et que ses conseillers féroces font
rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris fidèle et affamé. » Sur ces
entrefaites, on annonce la visite du roi, et quelques historiens prétendent
que ce fut Mirabeau qui conseilla de ne pas applaudir et ajouta : « Le
silence des peuples est la leçon des rois. » Quand même il aurait prononcé
ces paroles qui, avec l'apostrophe à la députation, sont les plus fortes
qu'il se soit permises publiquement contre le roi, on ne peut pas dire qu'il
ait manqué un instant à son rôle de « défenseur du trône ». L'indignation et
l'écœurement que lui faisait éprouver la politique de la cour expliquent
aisément ces sorties. Et puis, ne voulait-il pas faire peur à l'entourage de
Louis XVI, affirmer une fois de plus son influence populaire, et, en se
mettant au premier rang des révolutionnaires, se désigner plus nettement
comme l'homme indispensable ? Cette
intention s'accuse plus clairement, le 16 juillet, quand il présente un
projet d'adresse au roi pour le renvoi des ministres. Mounier proteste, au
nom de la séparation des pouvoirs, et s'attire cette réplique, où se trouvent
les idées les plus sages, les plus vraies de Mirabeau, celles aussi qu'il a
le plus à cœur : « Vous
oubliez que nous ne prétendons point à placer ni déplacer les ministres en
vertu de nos décrets, mais seulement à manifester l'opinion de nos
commettants sur tel ou tel ministre. Eh ! comment nous refuseriez-vous ce
simple droit de déclaration, vous qui nous accordez celui de les accuser, de
les poursuivre, et de créer le tribunal qui devra punir ces artisans
d'iniquités dont, par une contradiction palpable, vous nous proposez de
contempler les œuvres dans un respectueux silence ? Ne voyez-vous donc pas
combien je fais aux gouverneurs un meilleur sort que vous, combien je suis
plus modéré ? Vous n'admettez aucun intervalle entre un morne silence et une
dénonciation sanguinaire. Se taire ou punir, obéir ou frapper, voilà votre
système. Et moi, j'avertis avant de dénoncer, je récuse avant de flétrir,
j'offre une retraite à l'inconsidération ou à l'incapacité avant de les
traiter de crimes. Qui de nous a plus de mesure et d'équité ? « Mais
voyez la Grande-Bretagne que d'agitation populaire n'y occasionne pas ce
droit que vous réclamez C'est lui qui a perdu l'Angleterre. L'Angleterre est
perdue Ah ! grand Dieu quelle sinistre nouvelle Eh par quelle latitude
s'est-elle donc perdue, ou quel tremblement de terre, quelle convulsion de la
nature a englouti cette île fameuse, cet inépuisable foyer de si grands
exemples, cette terre classique des amis de la liberté ? Mais vous me
rassurez. L'Angleterre fleurit encore pour l'éternelle instruction du monde
l'Angleterre développe tous les germes d'industrie, exploite tous les filons
de la prospérité humaine, et tout à l'heure encore elle vient de remplir une
grande lacune de sa constitution avec toute la vigueur de la plus énergique
jeunesse, et l'imposante maturité d'un peuple vieilli dans les affaires
publiques. Vous ne pensiez donc qu'à quelques discussions parlementaires (là,
comme ailleurs, ce n'est souvent que du parlage, qui n'a guère d'autre
importance que l'intérêt de la loquacité) ou plutôt c'est apparemment la
dernière dissolution du parlement qui vous effraie. » Nous
avons dit que Mirabeau faisait peu de cas des « principes métaphysiques », et
il le prouva en s'abstenant de paraître à la nuit du 4 août et en blâmant
autant qu'il le pouvait sans se dépopulariser, non l'insuffisance des
sacrifices consentis, mais l'enthousiasme avec lequel on avait procédé. Il
n'en parle jamais qu'avec mauvaise humeur, comme d'une puérilité. Il fut
cependant rapporteur du Comité chargé d'élaborer la Déclaration des droits,
mais rapporteur plus docile que convaincu. Tantôt il demande l'ajournement,
tantôt que la déclaration ne figure pas en tête, mais à la fin de la
Constitution. Il faut lire dans Etienne Dumont combien Mirabeau et ses
collaborateurs se moquaient du rapport qu'il déposa. Cette « métaphysique »
leur semble un jouet d'enfant. Il
était encouragé dans son mépris pour l'idée révolutionnaire par Etienne
Dumont et les Genevois pédants qui l'entouraient, mais surtout par son
intime, le comte de La Marck, prince d'Arenberg, étranger député au parlement
français par suite d'un vieux droit féodal, ancien serviteur de l'Autriche,
conseiller de la reine, ami de Mercy-Argenteau et âme de ce que le peuple
appelait justement le comité autrichien. « Le comte Auguste de La Marck, dit
Madame Campan, se dévoua à des négociations utiles au roi auprès des chefs
des factieux. » Ce fin diplomate, cet intrigant émérite capta bientôt la
confiance de Mirabeau, quoiqu'il siégeât à l'extrême droite « Avec un
aristocrate comme vous, lui disait Mirabeau, je m'entendrai toujours
facilement. » La Marck fut charmé de trouver si monarchique celui qu'il
prenait pour un démagogue. Il caressa son rêve d'être ministre et lui
reprocha son opposition « Mais, répondait Mirabeau, quelle position m'est-il
donc possible de prendre ? Le gouvernement me repousse, et je ne puis que me
placer dans le parti de l'opposition, qui est révolutionnaire, ou risquer de
perdre ma popularité qui est ma force. » C'est à
ce moment, encore pur d'argent, qu'il prononce son discours sur le veto (1er septembre), qui reflète fidèlement ses
hésitations et ses contradictions intimes. Son
raisonnement est celui-ci : Le roi
a les mêmes intérêts que le peuple ce qu'il fait pour lui-même, il le fait
pour le peuple. Or les représentants peuvent former une aristocratie
dangereuse pour la liberté. C'est contre cette aristocratie que le veto est
nécessaire. Les représentants auront aussi leur veto, le refus de l'impôt. C'est
la théorie de la démocratie royale que nous connaissons déjà. — Voici
l'objection telle que Mirabeau la présente : « Quand
le roi refuse de sanctionner la loi que l'Assemblée nationale lui propose, il
est à supposer qu'il juge que cette loi est contraire aux intérêts nationaux,
ou qu'elle usurpe sur le pouvoir exécutif qui réside en lui et qu'il doit
défendre ; dans ce cas, il en appelle à la nation, elle nomme une nouvelle
législature, elle confie son vœu à ses nouveaux représentants, par conséquent
elle prononce ; il faut que le Roi se soumette ou qu'il dénie l'autorité du
tribunal suprême auquel lui-même en avait appelé. » Et il
avoue la toute-puissance de cette objection en termes curieux, qui montrent
combien peu il se laissait prendre à ses propres sophismes : « Cette
objection est très spécieuse, et je ne suis parvenu à en sentir La
faiblesse qu'en examinant la question sous tous ses aspects mais on a pu
déjà voir et l'on remarquera davantage encore : « 1°
Qu'elle suppose faussement qu'il est impossible qu'une seconde législature
n'apporte pas le vœu du peuple ; « 2°
Elle suppose faussement que le roi sera tenté de prolonger son veto contre le
vœu connu de la nation ; « 3°
Elle suppose que le veto suspensif n'a point d'inconvénient, tandis
qu'à plusieurs égards il a les mêmes inconvénients que si l'on n'accordait au
roi aucun veto. » Si le
roi n'a pas le droit de s'opposer à certaines lois, il les exécutera à
contre-cœur peut-être même usera-t-il de violence ou de corruption envers
l'Assemblée. Si, au contraire, il a sanctionné des lois, il s'est engagé par
cela même à les faire exécuter fidèlement. C'est ainsi que le veto devient le
Palladium des libertés publiques, d'après Mirabeau. Il
reprend donc l'attitude qu'il avait prise lors de la discussion sur la
dénomination de l'Assemblée. Ce n'est plus l'homme qui apostropha
Dreux-Brézé, c'est un candidat à la faveur royale. Le
peuple de Paris, qui n'était pas dans le secret, ne voulut pas en croire ses
oreilles le soir même on répétait au Palais-Royal que Mirabeau avait parlé
contre l'infâme veto. Cependant
La Marck prenait chaque jour plus d'influence sur l'idole populaire. En
septembre 1789, peu après ce discours, il lui prêta cinquante louis et
s'engagea à renouveler ce prêt chaque mois. Il acquit ainsi le droit de
morigéner le grand orateur, et il en usa : « Dans plusieurs
circonstances dit-il, lorsque je fus irrité de son langage révolutionnaire à
la tribune, je m'emportai contre lui avec beaucoup d'humeur... Eh bien !
je l'ai vu alors répandre des larmes comme un enfant et exprimer sans bassesse
son repentir avec une sincérité sur laquelle on ne pouvait se tromper. » Il
est le mentor de Mirabeau, qui lui écrit : « Je boite sans soutien quand j'ai
été vingt-quatre heures sans vous voir. » Et : « Allez, mon cher comte,
et faites à votre tête, car vous en savez plus que moi, et votre jugement
exquis vaut mieux que toute la verve de l'imagination ou les élans de la
sensibilité toujours mobile. » Ce La Marck fut le mauvais génie de Mirabeau :
il l'enfonça chaque jour davantage dans les idées de la réaction, lui faisant
honte de ses tendances libérales, surveillant sévèrement son éloquence
factieuse. Veut-on une preuve de cette influence ? Dès que La Marck
s'absente, voyage, Mirabeau s'émancipe, et La Marck écrit qu'il est affligé «
de le voir rentrer de plus en plus dans les idées révolutionnaires ». Mais
dès que le tentateur revient, Mirabeau se modère et se calme. Après
les journées des 5 et 6 octobre — auxquelles il ne prit aucune part,
puisqu'il passa ces deux jours chez La Marck —, il remit à celui-ci un
mémoire pour Monsieur, où il conseille au roi de se retirer en Normandie, d'y
appeler l'Assemblée, et dans ses conversations avec son ami, il va jusqu'à
demander et appeler de ses vœux la guerre civile « qui retrempe les âmes ». Tout
le mois d'octobre se passe en intrigues on lui laisse entrevoir le ministère,
et néanmoins la reine dit à La Marck « Nous ne serons jamais assez
malheureux, je pense, pour être réduits à la pénible extrémité de recourir à
Mirabeau. » Cependant, il a besoin d'une grande place très lucrative. On lui
propose l'ambassade de Constantinople il refuse. La Fayette lui offre
cinquante mille francs pris sur la partie de la liste civile dont il a la
disposition. Mais ce qu'il veut, c'est le ministère. Enfin il va faire sauter
Necker sur la question des subsistances et il espère le remplacer, quand ses
espérances sont à jamais brisées par le décret de l'Assemblée du 7 novembre
1789, qui interdit l'accès du ministère aux députés. A cette occasion, il
prononça un discours éloquent, ironique, désespéré. Après avoir brièvement
résumé sa doctrine et montré l'utilité d'un ministère pris dans le Parlement,
il déclara ces principes si évidents que la proposition devait avoir un but
secret, qu'elle devait viser ou l'auteur de la motion ou lui-même « Je dis
d'abord l'auteur de la motion, parce qu'il est possible que sa modestie
embarrassée ou son courage mal affermi aient redouté quelque grande marque de
confiance, et qu'il ait voulu se ménager le moyen de la refuser en faisant
admettre une exclusion générale. — Ironie écrasante il s'agit d'un Blin ! ...
Voici donc, Messieurs, l'amendement que je vous propose : c'est de borner
l'exclusion demandée à M. de Mirabeau, député des communes de la sénéchaussée
d'Aix. » Quel commentaire à ce discours que la lecture des lettres de
Mirabeau de septembre à octobre, dont chaque ligne exprime son désir fiévreux
d'être ministre ! Le décret de l'Assemblée fut pour lui un coup terrible. C'est
en mars 1790 que la cour se décide enfin à faire demander à La Marck par
l'intermédiaire de Mercy-Argenteau, de revenir en France (il était aux
Pays-Bas), et
d'offrir à Mirabeau, non pas le ministère, mais la fonction de conseiller secret.
Menée à l'insu du cabinet, la négociation aboutit, et Mirabeau remet un plan
écrit (10
mars 1790) il
s'agit surtout de faire évader le roi et de traiter avec La Fayette, ou de
l'écarter et de le perdre. La reine, enchantée, offre de payer les dettes de
Mirabeau, 208.000 livres. Le roi remet à La Marck, pour Mirabeau, quatre bons
de 25o.ooo livres chacun, payables à la fin de la législature. Mirabeau ne
devait jamais toucher ce million, puisqu'il mourut avant cette date mais il
toucha des appointements fixes de 6.000 francs par mois, plus 3oo francs pour
son secrétaire et confident De Comps. Quand ces conditions furent fixées, «
il laissa échapper, dit La Marck, une ivresse de bonheur, dont l'excès je
l'avoue m'étonna un peu ». Il prit, malgré les représentations de La Marck,
un grand train de maison, chevaux, domestiques, table ouverte, et fit des
achats considérables de livres rares, dont il avait la passion. Enfin, le 3
juillet 1790, il eut avec la reine, à Saint-Cloud, une entrevue secrète dont
il sortit enthousiasmé pour « la fille de Marie-Thérèse... le seul homme que
le roi ait près de lui ». Il remit des notes secrètes pleines de conseils
conformes à sa politique machiavélique, poussant le roi à renvoyer Necker, ce
qu'on voulait bien, et à l'appeler lui-même au ministère, ce qu'on ne voulait
à aucun prix. Il dut le comprendre, se résigna à son rôle mystérieux et resta
le chef d'une camarilla obscure. Il voulait du moins que son autorité fût,
sinon apparente, du moins sérieuse et durable, et il proposait en ces termes
la formation d'un ministère secret : «
Puisqu'on est réduit à choisir de nouveaux ministres, on doublerait
sur-le-champ leurs forces, ou plutôt on aurait un ministère secret à l'abri
des orages, susceptible d'une grande durée, propre à correspondre et avec la
cour et avec les conseillers du dehors, capable des combinaisons les plus
habiles, et dont les ministres, sans que leur amour-propre en fût blessé, ne
seraient que les organes ; car l'art de s'emparer de l'esprit des chefs,
l'art de les maîtriser sans qu'ils le voulussent, sans même qu'ils s'en
doutassent, serait le premier trait d'habileté des hommes dont je veux
parler. De tels hommes pourraient avoir les rapports les plus étendus, sans
qu'aucune de leurs liaisons éveillât la méfiance. Livrés à une longue
carrière, ils conserveraient, d'un ministère à l'autre, le fil des mêmes
idées, des mêmes projets, et l'on pourrait enfin établir l'art de gouverner
sur des bases permanentes. » Il
n'obtint même pas ce ministère secret, il ne fut même pas un conseiller
écouté ; on lisait ses notes et on n'en tenait pas compte ; on ne comprenait
même pas à quel grand politique on avait affaire. « Eh quoi disait-il
amèrement, en nul pays du monde la balle ne viendra-t-elle donc au joueur ? »
Et voici comment il appréciait cette cour à laquelle il se vendait « Du côté
de la cour, oh quelles balles de coton quels tâtonneurs quelle pusillanimité
! quelle insouciance quel assemblage grotesque de vieilles idées et de
nouveaux projets, de petites répugnances et de désirs d'enfants, de volontés
et de nolontés, d'amour et de haines avortées Ils voudraient bien trouver,
pour s'en servir, des êtres amphibies qui, avec le talent d'un homme, eussent
l'âme d'un laquais. » Il
méprise ceux qui sont aux affaires : « Jamais des animalcules plus
imperceptibles n'essayèrent de jouer un plus grand drame sur un plus vaste
théâtre. Ce sont des cirons qui imitent les combats des géants. » Quant à
l'Assemblée, dont il ne peut obtenir l'estime, il la hait et, dans son grand
mémoire de décembre 1790, qui est tout un plan de gouvernement par la corruption,
il indique cyniquement les moyens de perdre l'Assemblée trop populaire :
« J'indiquerai, dit-il, quelques moyens de lui tendre des pièges pour
dévoiler ceux qu'elle prépare à la nation d'embarrasser sa marche pour
montrer son impuissance et sa faiblesse d'exciter sa jalousie pour éveiller
celle des corps administratifs enfin, de lui faire usurper de plus en plus
tous les pouvoirs pour faire redouter sa tyrannie. » Ici, ne craignons pas de
le dire, il est un traître, et il excuse d'avance ceux qui expulseront ses
cendres du Panthéon. Ainsi,
conseiller secret de la cour, mais conseiller à demi dédaigné, orateur payé,
mais non vendu, en ce sens qu'il ne changeait pas d'opinion pour de l'argent,
mais qu'il recevait le salaire de ses services, âprement désireux d'être
ministre et désespérant de le devenir, à la fin ennemi haineux de cette
assemblée dont il ne pouvait forcer la confiance, tel il fut depuis le 10
mars 1790 jusqu'à sa mort, et c'est à cette lumière qu'il faut lire ses
discours. En voici trois, que nous examinerons rapidement à ce point de vue
le discours sur le droit de paix et de guerre (20 et 22 mai 1790) le discours sur l'adoption du
drapeau tricolore (21 octobre 1790), et le discours sur le projet de loi relatif aux
émigrés (28
février 1791). On sait
dans quelles circonstances la discussion fut ouverte sur le droit de paix et
de guerre. L'Angleterre armait contre l'Espagne : le ministère français,
alléguant le pacte de famille, demanda les fonds nécessaires pour armer
quatorze vaisseaux. Mais à qui appartient le droit de déclarer la guerre ? A la
nation, d'après Lameth, Barnave et les patriotes. Au roi, d'après Mirabeau,
et il prononce un discours confus, embarrassé, louche, où il met en lumière,
l'inconvénient d'accorder ce droit au Corps législatif : « Voyez
les assemblées politiques c'est toujours sous le charme de la passion
qu'elles ont décrété la guerre. Vous le connaissez tous, le trait de ce
matelot qui fit, en 1740, résoudre la guerre de l'Angleterre contre
l'Espagne. Quand les Espagnols m'ayant mutilé, me présentèrent La mort, je
recommandai mon âme à Dieu et ma vengeance à ma patrie. C'était un homme
bien éloquent que ce matelot mais la guerre qu'il alluma n'était ni juste ni
politique ni le roi d'Angleterre ni les ministres ne la voulaient ; l'émotion
d'une assemblée, quoique moins nombreuse et plus assouplie que la nôtre aux
combinaisons de l'insidieuse politique, en décida... «
Ecartons, s'il le faut, les dangers des dissensions civiles. Eviterez-vous
aussi facilement celui des lenteurs des délibérations sur une telle matière ?
Ne craignez-vous pas que votre force publique ne soit paralysée, comme elle
l'est en Pologne, en Hollande et dans toutes les Républiques ? Ne
craignez-vous pas que cette lenteur n'augmente encore, soit parce que notre
constitution prend insensiblement les formes d'une grande confédération, soit
parce qu'il est inévitable que les départements n'acquièrent une grande
influence sur le Corps législatif ? Ne craignez-vous pas que le peuple, étant
instruit que ses représentants déclarent la guerre en son nom, ne reçoive par
cela même une impulsion dangereuse vers la démocratie, ou plutôt l'oligarchie
que le vœu de la guerre et de la paix ne parte du sein des provinces, ne soit
compris bientôt dans les pétitions, et ne donne à une grande masse d'hommes
toute l'agitation qu'un objet aussi important est capable d'exciter ? Ne
craignez-vous pas que le Corps législatif, malgré sa sagesse, ne soit porté à
franchir lui-même les limites de ses pouvoirs par les suites presque
inévitables qu'entraîne l'exercice du droit de la guerre et de la paix ? Ne
craignez-vous pas que, pour seconder le succès d'une guerre qu'il aura votée,
il ne veuille influer sur sa direction, sur le choix des généraux, surtout
s'il peut leur imputer des revers, et qu'il ne porte sur toutes les démarches
du monarque cette surveillance inquiète qui serait par le fait un second
pouvoir exécutif ? « Ne
comptez-vous encore pour rien l'inconvénient d'une assemblée non permanente,
obligée de se rassembler dans le temps qu'il faudrait employer à délibérer
l'incertitude, l'hésitation qui accompagneront toutes les démarches du
pouvoir exécutif, qui ne saura jamais jusqu'où les ordres provisoires
pourront s'étendre les inconvénients même d'une délibération publique sur les
motifs de faire la guerre ou la paix, délibérations dont tous les secrets
d'un Etat — et longtemps encore nous aurons de pareils secrets — sont souvent
les éléments ? » Le roi
aura donc le droit de paix et de guerre, mais avec l'obligation de convoquer
aussitôt le Corps législatif, qui siégera pendant toute la guerre et réunira
auprès de lui la garde nationale. Or,
quel était le but de Mirabeau en prononçant ce discours ? De trancher une
question de « métaphysique » gouvernementale ? Il la jugeait sans doute peu
importante. Mais, attaché à la cour depuis le 10 mars, il cherchait à
réaliser les plans secrets qu'il lui soumettait. Tous ces plans se résument
en ceci que le roi se retire dans une place forte, et qu'entouré de l'armée
il commence, s'il le faut, cette guerre civile « qui retrempe les âmes ». En
attribuant au roi le droit de paix et de guerre, Mirabeau ne songe qu'à lui
donner le commandement de la force armée. La Marck l'avoue : «
L'autorité du roi, dit-il, ne pouvait être rétablie que par la force armée il
fallait donc mettre cette force à sa disposition. L'opinion de Mirabeau sur
le droit de paix et de guerre, qui est sans doute, de tous ses travaux
législatifs, celui qui lui a fait le plus d'honneur, n'avait pas d'autre but. » Ce
n'est pas sans hésitations que Mirabeau s'était décidé à cette démarche,
exigée sans doute par la cour, et dont il sentait toute la gravité. La veille
il avait sondé les dispositions de ses ennemis, les Triumvirs. « Il était
venu, dit Alexandre de Lameth, s'asseoir sur le banc immédiatement au-dessus
du mien, afin de pouvoir causer avec moi. « Eh bien ! lui dis-je, nous
allons donc être demain en dissentiment, car on assure que le décret que vous
proposerez ne sera guère dans les principes. Qui a pu vous dire cela ? Je
n'ai communiqué mon projet à personne. Si l'on ne m'a pas dit la vérité, il
ne tient qu'à vous de me détromper ; montrez-le moi. Si vous voulez nous
coaliser, j'y consens, répond Mirabeau en se penchant vers moi. Mais nous
sommes tous coalisés, repris-je à mon tour, car si vous voulez sincèrement la
liberté et le bien public, vous nous trouverez toujours à côté de vous. Ce
n'est pas ici le lieu de nous expliquer, ajouta-t-il mais, si vous voulez
aller dans le jardin des Feuillants, je vous y suivrai. » Je m'y rendis, et
il vint promptement m'y rejoindre. Il me fit lire son décret ; je ne le
trouvais point clair, je le combattis. Il répliqua par l'exposition de ses
motifs. Nous ne pûmes nous accorder et, comme il n'était pas sans inconvénient
d'être aperçu en conversation suivie avec Mirabeau, je lui proposai de se
rendre le soir chez Laborde, où il me trouverait avec Duport et Barnave. » Là on
chercha à séduire Mirabeau en lui offrant toute la gloire de la prochaine
discussion. Il paraissait tenté, mais répétait qu'il avait des engagements,
et disait qu'il avait fait le calcul des voix, qu'il était sûr de la
victoire. On sait
comment, au contraire, il fut vaincu par Barnave, mais sut se ménager une
retraite en faisant remettre la discussion au lendemain, et, le lendemain,
obtint un succès d'éloquence qui masqua sa défaite. Il fit
plus : il trouva moyen de désavouer et d'altérer son discours pour
ressaisir la popularité qui lui échappait. Impopulaire en effet, il était
perdu, et la cour le repoussait dédaigneusement. Or, quand on sut au dehors
dans quel sens il avait parlé, ce fut une explosion de surprise et de
douleur. C'est alors qu'on cria dans les rues le fameux libelle : Grande
trahison découverte du comte de Mirabeau, où on disait : « Prends
garde que le peuple ne fasse distiller dans ta gueule de vipère de l'or, ce
nectar brûlant, pour éteindre à jamais la soif qui te dévore prends garde que
le peuple ne promène ta tête, comme il a porté celle de Foullon, dont la
bouche était remplie de foin. Le peuple est lent à s'irriter, mais il est
terrible quand le jour de sa vengeance est arrivé il est inexorable, il est
cruel ce peuple, à raison de la grandeur des perfidies, à raison des
espérances qu'on lui fait concevoir, à raison des hommages qu'on lui a
surpris. » Effrayé
de son impopularité naissante, il modifia son discours pour l'impression et
l'envoya, ainsi modifié, aux 83 départements. Dans le texte du Moniteur, il
déniait formellement au Corps législatif le droit de délibérer directement
sur la paix et sur la guerre dans le texte destiné aux départements, il
déplaçait la question et se demandait seulement s'il était juste que le Corps
législatif délibérât exclusivement, et se bornait à proposer que le roi
concourût à la déclaration de guerre. Mirabeau, évidemment, se rétractait,
mais ne voulait point paraître le faire. Alexandre de Lameth publia alors une
brochure intitulée : Examen du discours du comte de Mirabeau sur la
question du droit de paix et de guerre, par Alexandre Lameth, député à
l'Assemblée nationale, juin 1790. Il y dévoile la mauvaise foi de Mirabeau et
publie, en deux colonnes parallèles, les deux éditions de son discours, en
soulignant les passages modifiés. Voici
quelques-uns de ces passages : Dans
son discours, Mirabeau avait dit que les hostilités de fait étaient la même
chose que la guerre, et que le Corps législatif, ne pouvant empêcher ces
hostilités, ne pouvait empêcher la guerre. Il imprime maintenant état de guerre
partout où il avait mis guerre et il prend état de guerre dans le sens d'hostilité
de fait, disant que si le Parlement ne peut pas empêcher l'état de
guerre, il peut empêcher la guerre, mais à condition d'être d'accord avec le
roi, ce qui est juste l'opposé de ce qu'il avait dit à la tribune. Dans la
première édition on lit : « Faire
délibérer directement le Corps législatif sur la paix et sur la guerre... ce
serait faire d'un roi de France un stathouder, etc. » 2e éd.
: « Faire délibérer exclusivement le Corps législatif, etc. » 1re éd.
« Ce serait choisir, entre deux délégués de la nation celui qui est cependant
le moins propre sur une telle matière à prendre des délibérations utiles. » 2e éd.
« ... celui qui ne peut cependant prendre seul et exclusivement de l'autre
des délibérations utiles sur cette matière. » Ces
contradictions peu honorables s'expliquent d'elles-mêmes sans se justifier,
si l'on connaît la politique secrète de Mirabeau, qui est de tromper le
peuple pour son bien, c'est-à-dire pour le roi, puisque le roi, c'est le
peuple. C'est
pour reconquérir cette popularité qui lui échappe et pour masquer sa
servitude que, parfois, il retrouve des accents de tribun, et, oubliant son
rôle d'homme payé, soulage sa conscience par une magnifique apologie de la
Révolution. Tel il apparaît quand, le 21 octobre 1790, il glorifie avec
colère le drapeau tricolore que l'on hésitait à substituer au drapeau blanc
sur la flotte nationale « Hé
bien, parce que je ne sais quel succès d'une tactique frauduleuse dans la
séance d'hier a gonflé les cœurs contre-révolutionnaires, en vingt-quatre
heures, en une nuit, toutes les idées sont tellement subverties, tous les
principes sont tellement dénaturés, on méconnaît tellement l'esprit public,
qu'on ose dire à vous-mêmes, à la face du peuple qui nous entend, qu'il est
des préjugés antiques qu'il faut respecter, comme si votre gloire et la
sienne n'étaient pas de les voir anéantir, ces préjugés qu'on réclame Qu'il
est indigne de l'Assemblée nationale de tenir à de telles bagatelles, comme
si la langue des signes n'était pas partout le mobile le plus puissant pour
les hommes, le premier ressort des patriotes et des conspirateurs, pour le
succès de leur fédération ou de leurs complots On ose, en un mot, vous tenir
froidement un langage qui, bien analysé, dit précisément Nous nous croyons
assez forts pour arborer la couleur blanche, c'est-à-dire la couleur de la
contre-révolution... — Murmures violents de la partie droite les
applaudissements de la gauche sont unanimes —, à la place des odieuses
couleurs de la liberté Cette observation est curieuse sans doute, mais son
résultat n'est pas effrayant. Certes, ils ont trop présumé... — Au côté
droit : — Croyez-moi, ne vous endormez pas dans une si périlleuse
sécurité, car le réveil serait prompt et terrible ! ... — Au
milieu des applaudissements et des murmures, on entend ces mots : C'est
le langage d'un factieux. — « Calmez-vous,
car cette imputation doit être l'objet d'une controverse régulière ; nous
sommes contraires en faits ; vous dites que je tiens le langage d'un
factieux. — Plusieurs voix de la droite Oui ! oui ! — « Monsieur
le président, je demande un jugement, et je pose le fait. (Murmures.) Je prétends, moi, qu’il est, je
ne dis pas irrespectueux, je ne dis pas inconstitutionnel, je dis
profondément criminel de mettre en question si une couleur destinée à nos
flottes peut être différente de celle que l'Assemblée nationale a consacrée,
que la nation, que le roi ont adoptée, peut-être une couleur suspecte et
proscrite Je prétends que les véritables factieux, les véritables
conspirateurs sont ceux qui parlent des préjugés qu'il faut ménager, en
rappelant nos antiques erreurs et les malheurs de notre honteux esclavage !
(Applaudissements.) « Non,
Messieurs, non leur sotte présomption sera déçue leurs sinistres présages,
leurs hurlements blasphémateurs seront vains Elles vogueront sur les mers,
les couleurs nationales Elles obtiendront le respect de toutes les contrées,
non comme le signe des combats et de la victoire, mais comme celui de la
sainte confraternité des amis de la liberté sur toute la terre, et comme la
terreur des conspirateurs et des tyrans ! ... » Vertement
tancé par son ami La Marck pour cette sortie « démagogique », il lui répond
avec orgueil « Hier, je n'ai point été un démagogue j'ai été un grand
citoyen, et peut-être un habile orateur. Quoi ! ces stupides coquins, enivrés
d'un succès de pur hasard, nous offrent tout platement la contre-révolution,
et l'on croit que je ne tonnerai pas En vérité, mon ami, je n'ai nulle envie
de livrer à personne mon honneur et à la cour ma tête. Si je n'étais que
politique, je dirais : « J'ai besoin que ces gens-là me craignent ». Si
j'étais leur homme, je dirais « Ces gens-là ont besoin de me craindre ». Mais
je suis un bon citoyen, qui aime la gloire, l'honneur et la liberté avant
tout, et, certes, Messieurs du rétrograde me trouveront toujours prêt à les
foudroyer. » Hélas
une des causes de cette grande colère, c'était aussi qu'il avait appris que
la cour se faisait conseiller, à son insu, par Bergasse. Blessé, indigné, il
fut pour un instant l'homme que le peuple croyait voir en lui. Mais cet accès
d'indépendance tomba vite on revint à lui, et il se justifia, s'excusa :
« Mon discours, écrit-il à la cour, qu'une attaque violente rendit très vif,
c'est-à-dire très oratoire, fut cependant tourné tout entier vers l'éloge du
monarque. Voilà ma conduite qu'on la juge ! » Dès
lors, le ministre secret resta docile et ne prononça plus de discours
révolutionnaires. Il rendit à l'Assemblée mépris pour mépris, toujours
soupçonné, toujours applaudi, s'enfonçant davantage dans les intrigues
secrètes et se faisant l'illusion qu'on allait exécuter ses plans. Quand le
Comité de constitution proposa une loi contre les émigrés, il s'éleva avec
force contre cette loi qui, à ses yeux, avait surtout l'inconvénient de
mettre entre les mains de l'Assemblée une prérogative du pouvoir exécutif. Il
combattit la motion avec hauteur : « La
formation de la loi, dit-il, ne pouvant se concilier avec les excès, de
quelque espèce qu'ils soient, l'excès du zèle est aussi peu fait pour
préparer la loi que tous autres excès. Ce n'est pas l'indignation qui doit
proposer la loi, c'est la réflexion, c'est la justice, c'est surtout elle qui
doit la porter ; vous n'avez pas voulu faire à votre comité de constitution
l'honneur que les Athéniens firent à Aristide, vous n'avez pas voulu qu'il
fût le propre juge de la moralité de son projet de loi mais le frémissement
qui s'est manifesté dans l'Assemblée en l'entendant a montré que vous étiez
aussi bons juges de cette moralité qu'Aristide lui-même, et que vous aviez
bien fait de vous en réserver la juridiction. Je ne ferai pas à l'Assemblée
cette injure, de croire qu'il soit nécessaire de démontrer que les trois
articles qu'il vous propose auraient pu trouver une digne place dans le code
de Dracon, mais que certes ils n'entreront jamais dans les décrets de
l'Assemblée nationale de France. « Ce
que j'entreprendrais de démontrer peut-être, si la discussion portait sur cet
aspect de la question, c'est que la barbarie même de la loi qu'on vous
propose est la plus haute preuve de l'impraticabilité de cette loi. — On
crie d'une partie du côté gauche non et applaudissements du reste de la salle.
— J'entreprendrai de démontrer et je le ferai, si l'occasion s'en présente,
que nul autre mode légal, puisqu'on veut donner cette épithète de légal,
puisqu'on l'a donnée jusqu'ici du moins à toutes les promulgations faites par
les autorités légitimes, et qu'aucun autre mode légal qu'une commission
dictatoriale n'est possible contre les émigrations. Certes je n'ignore pas
qu'il est des cas urgents, qu'il est des situations critiques où des mesures
de police sont indispensablement nécessaires, même contre les principes, même
contre les lois reçues c'est là la dictature de la nécessité. Comme la
société ne doit être considérée alors que comme un homme tout-puissant dans
l'état de nature, certes, cette mesure de police doit être prise, on n'en
doute pas. Or le corps législatif formera la loi ; dès lors que cette
proposition aura reçu la sanction du contrôleur de la loi ou du chef suprême
de la police sociale, nul doute que cette mesure de police ne soit aussi sacrée,
tout aussi légitime, tout aussi obligatoire que toute autre ordonnance
sociale. Mais entre une mesure de police et une loi, il est une distance
immense ; et vous le sentez assez, sans que j'aie besoin de m'expliquer
davantage. « Messieurs,
la loi sur les émigrations est, je le répète, une chose hors de votre
puissance, d'abord en ce qu'elle est impraticable, c'est-à-dire infaisable et
il est hors de votre sagesse de faire une loi que vous ne pouvez pas faire
exécuter, et je déclare que moi-même, en anarchisant toutes les parties de
l'empire, il m'est prouvé, par la série d'expériences de toutes les
histoires, de tous les temps et de tous les gouvernements, que, malgré
l'exécution la plus tyrannique, la plus concentrée dans les mains des
Busiris, une loi contre les émigrants a toujours été inexécutée, parce
qu'elle a toujours été inexécutable. (Applaudissements, murmures.) Une mesure de police statuée et
mise à exécution par une autorité légitime est sans doute dans votre
puissance. « Il
resterait à examiner s'il est dans votre devoir, c'est-à-dire s'il est utile
et convenable, si vous voulez appeler et retenir en France les hommes
autrement que par le bénéfice des lois, autrement que par le seul attrait de
la liberté. Car, encore une fois, de ce que vous pouvez prendre une mesure,
il ne s'ensuit pas que vous deviez statuer sur cette mesure de police ; c'est
donc une toute autre question, et si je m'étendais davantage sur ce point, je
ne serais plus dans la question. La question est de savoir si le projet que
propose le comité est délibérable, et je le nie. Je le nie, déclarant que,
dans mon opinion personnelle — ce que je demanderais à développer, si j'en
trouvais l'occasion —, je serais, et j'en fais serment, délié à mes propres
yeux de tout serment de fidélité envers ceux qui auraient eu l'infamie
d'établir une inquisition dictatoriale. (Applaudissements murmures du côté
gauche.) « Certes,
la popularité que j'ai ambitionnée (murmures à gauche), et dont j'ai eu l'honneur de
jouir comme un autre, n'est pas un faible roseau, c'est un chêne dont je veux
enfoncer la racine en terre, c'est-à-dire dans l'imperturbable base des
principes de la raison et de la justice. « Je
pense que je serais déshonoré à mes propres yeux, si, dans aucun moment de ma
vie ; je cessais de repousser avec indignation le droit, le prétendu droit de
faire une loi de ce genre entendons-nous je ne dis pas de statuer sur une
mesure de police, mais de faire une loi contre les émigrations et les
émigrants je jure de ne lui obéir dans aucun cas. si elle était faite. J'ai
l'honneur de vous proposer le décret suivant : « L'Assemblée
nationale, ouï le rapport de son Comité de constitution, considérant
qu'aucune loi sur les émigrants ne peut se concilier avec les principes de sa
Constitution, passe à l'ordre du jour. » (Grands murmures du côté gauche.) Dans
cette phrase souvent répétée : Je jure de ne lui obéir en aucun cas,
la lecture des notes secrètes nous montre autre chose qu'une figure oratoire.
Mirabeau tendait à déconsidérer les décrets de cette Assemblée qu'il voulait
perdre et ruiner, parce qu'elle répugnait à sa politique
contre-révolutionnaire. Ce discours est la formule parlementaire des théories
dont il entretenait le comte de La Marck et la reine. Nous
avons dit que ce n'était pas aux principes de la morale éternelle, à la
conscience humaine, que Mirabeau demandait son inspiration oratoire. Met-il
en lumière une seule grande vérité dans les discours que nous avons cités ?
La forme est véhémente, le fonds est une série d'arguments ingénieusement
combinés, mais tous empruntés au sentiment de l'intérêt. Prenons maintenant
le discours le plus célèbre de Mirabeau, et, dans ce discours, les passages
que l'on cite comme chefs-d'œuvre d'éloquence. Deux
emprunts successifs avaient échoué. Necker propose un plan de finances
réalisant diverses économies, mais dont la mesure la plus grave était un
impôt provisoire d'un quart du revenu. Mirabeau, très habilement, propose de
voter ce plan auquel on n'a rien à substituer immédiatement, et d'en laisser
la responsabilité au ministre (26 septembre 1789) : « ... Deux
siècles de déprédation, dit Mirabeau, et de brigandages ont creusé le gouffre
où le royaume est près de s'engloutir et il faut le combler, ce gouffre
effroyable. Eh bien voici la liste des propriétaires français choisissez
parmi les plus riches, afin de sacrifier moins de citoyens, mais choisissez ;
car ne faut-il pas qu'un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple
? Allons, ces deux mille notables possèdent de quoi combler le déficit
ramenez l'ordre dans vos finances, la paix et la prospérité dans le royaume
frappez, immolez sans pitié ces tristes victimes, précipitez-les dans l'abîme
il va se refermer... Vous reculez d'horreur... hommes inconséquents, hommes
pusillanimes ! Eh ne voyez-vous donc pas qu'en décrétant la banqueroute,
ou, ce qui est plus odieux encore, en la rendant inévitable sans la décréter,
vous vous souillez d'un acte mille fois plus criminel car, enfin, cet
horrible sacrifice ferait du moins disparaître le déficit. Mais
croyez-vous, parce que vous n'aurez pas payé, que vous ne devrez plus rien ?
Croyez-vous que les milliers, les millions d'hommes qui perdront en un
instant, par l'explosion terrible ou par ses contre-coups, tout ce qui
faisait la consolation de leur vie, et peut-être leur unique moyen de la
sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de votre crime ? Contemplateurs
stoïques des maux incalculables que cette catastrophe vomira sur la France
impassibles égoïstes qui pensez que les convulsions du désespoir et de la
misère passeront comme tant d'autres, et d'autant plus rapidement qu'elles
seront plus violentes, êtes-vous bien sûrs que tant d'hommes sans pain vous
laisseront tranquillement savourer les mets dont vous n'aurez voulu diminuer
ni le nombre, ni la délicatesse ? ... Non, vous périrez, et dans la
conflagration universelle que vous ne frémissez pas d'allumer, la perte de
votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables jouissances... Votez
donc ce subside extraordinaire ; puisse-t-il être suffisant Votez-le, parce
que, si vous avez des doutes sur les moyens, doutes vagues et non éclairés,
vous n'en avez pas sur sa nécessité, et sur notre impuissance à le remplacer,
immédiatement du moins. Votez-le, parce que les circonstances publiques ne
souffrent aucun retard, et que nous serions comptables de tout délai.
Gardez-vous de demander du temps, le malheur n'en accorde jamais... Eh
Messieurs, à propos d'une ridicule motion du Palais-Royal, d'une risible
insurrection qui n'eut jamais d'importance que dans les imaginations faibles,
ou les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu
naguère ces mots forcenés : Catilina est aux portes de Rome, et l'on
délibère ! Et certes, il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni
périls, ni factions, ni Rome... Mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse
banqueroute est là elle menace de consumer, vous, vos propriétés, votre
honneur... et vous délibérez ! » Le
succès de Mirabeau fut prodigieux. « Il parlait, dit son collègue, le marquis
de Ferrières, avec cet enthousiasme qui maîtrise le jugement et les volontés.
Le silence du recueillement semblait lier toutes les pensées à des vérités
grandes et terribles. Le premier sentiment fit place à un sentiment plus
impérieux et comme si chaque député se fût empressé de rejeter de sur sa tête
cette responsabilité redoutable dont le menaçait Mirabeau, et qu'il eût vu
tout à coup devant lui l'abîme du déficit appelant ses victimes, l'Assemblée
se leva tout entière, demanda d'aller aux voix et rendit à l'unanimité le
décret. » Assurément,
ce discours si brillant, si animé, si rapide, n'est pas exempt de rhétorique
mais la rhétorique ne déplaisait pas toujours aux Constituants, et l'air de
bravoure qu'on leur chanta les souleva de leurs bancs. S'ils se laissèrent
aller à l'enthousiasme, c'est que Mirabeau leur demandait tout autre chose
que leur confiance, un vote de salut public où sa personne n'était pour rien.
Ces artistes, ces amateurs de beau langage ne furent-ils pas heureux
d'applaudir au talent de l'orateur, sans avoir à donner à l'homme la marque
d'estime qu'ils lui avaient toujours refusée ? Quoi qu'il en soit, notons
que, dans cette belle tirade sur la banqueroute, aucun principe de haute
morale ni de haute politique n'est invoqué ; c'est pourquoi, tout en
l'admirant, nous ne craignons pas d'y trouver des traces de déclamation. Cet abîme,
ces hommes qui reculent, toute cette rhétorique pouvait être cachée par
l'attitude et le geste elle parait aujourd'hui et nous empêche d'assimiler
cette tirade aux beaux endroits des orateurs antiques. La
vraie inspiration de Mirabeau, avons-nous dit, c'est son moi. Il est
surtout grand, simple, sincère, quand il parle de lui pour se défendre et se louer. Nulle
déclamation, nulle recherche ; rien de factice ou d'apprêté. Écoutez-le,
quand il répond à Barnave vainqueur, le 22 mai 1790 : « C'est
quelque chose, sans doute, pour rapprocher les oppositions, que d'avouer
nettement sur quoi l'on est d'accord et sur quoi l'on diffère. Les
discussions amiables valent mieux pour s'entendre que les insinuations
calomnieuses, les inculpations forcenées, les haines de la rivalité, les
machinations de l'intrigue et de la malveillance. On répand depuis huit jours
que la section de l'Assemblée nationale qui veut le concours de la volonté
royale dans l'exercice du droit de la paix et de la guerre est parricide de
la liberté publique on répand les bruits de perfidie, de corruption on
invoque les vengeances populaires pour soutenir la tyrannie des opinions. On
dirait qu'on ne peut, sans crime, avoir deux avis dans une des questions les
plus délicates et les plus difficiles de l'organisation sociale. C'est une
étrange manie, c'est un déplorable aveuglement que celui qui anime ainsi les
uns contre les autres des hommes qu'un même but, un sentiment indestructible,
devraient, au milieu des débats les plus acharnés, toujours rapprocher,
toujours réunir ; des hommes qui substituent ainsi l'irascibilité de
l'amour-propre au culte de la patrie, et se livrent les uns les autres aux
préventions populaires. « Et
moi aussi, on voulait, il y a peu de jours, me porter en triomphe et
maintenant on crie dans les rues : La grande trahison du comte de
Mirabeau... Je n'avais pas besoin de cette grande leçon pour savoir qu'il
est peu de distance du Capitole à la Roche Tarpéienne mais l'homme qui combat
pour la raison, pour la patrie, ne se tient pas si aisément pour vaincu.
Celui qui a la conscience d'avoir bien mérité de son pays, et surtout de lui
être encore utile celui que ne rassasie pas une vaine célébrité, et qui
dédaigne les succès d'un jour pour la véritable gloire ; celui qui veut dire
la vérité, qui veut faire le bien public, indépendamment des mobiles
mouvements de l'opinion populaire, cet homme porte avec lui la récompense de
ses services, le charme de ses peines et le prix de ses dangers ; il ne doit
attendre sa moisson, sa destinée, la seule qui l'intéresse, la destinée de
son nom, que du temps, ce juge incorruptible qui t'ait justice à tous. Que
ceux qui prophétisaient depuis huit jours mon opinion sans la connaître, qui
calomnient en ce moment mon discours sans l'avoir compris, m'accusent
d'encenser des idoles impuissantes au moment où elles sont renversées, ou
d'être le vil stipendié des hommes que je n'ai pas cessé de combattre ;
qu'ils dénoncent comme un ennemi de la Révolution celui qui peut-être n'y a
pas été inutile, et qui, cette révolution fût-elle étrangère à sa gloire,
pourrait là seulement trouver sa sûreté qu'ils livrent aux fureurs du peuple
trompé celui qui depuis vingt ans combat toutes les oppressions, qui parlait
aux Français de liberté, de constitution, de résistance, lorsque ses
calomniateurs suçaient le lait des cours et vivaient de tous les préjugés
dominants que m'importe ? Les coups de bas en haut ne m'arrêteront pas dans
ma carrière. » Cet
exorde superbe, digne de l'antique, força l'admiration des plus implacables
ennemis de Mirabeau. Là, rien n'a vieilli, tout est vivant parce que tout est
vrai. Les
mêmes qualités apparaissent dans la courte apologie qu'il fit de lui-même à
propos des prétendues révélations de l'agent secret, Thouard de Riolles (11 septembre 1790) : « Depuis
longtemps, dit-il, mes torts et mes services, mes malheurs et mes succès,
m'ont également appelé à la cause de la liberté ; depuis le donjon de
Vincennes et les différents forts du royaume où je n'avais pas élu domicile,
mais où j'ai été arrêté pour différents motifs, il serait difficile de citer
un fait, un discours de moi qui ne montrât pas un grand et énergique amour de
la liberté. J'ai vu cinquante-quatre lettres de cachet dans ma famille ; oui,
Messieurs, cinquante-quatre, et j'en ai eu dix-sept pour ma part : ainsi vous
voyez que j'ai été partagé en aîné de Normandie. Si cet amour de la liberté
m'a procuré de grandes jouissances, il m'a donné aussi de grandes peines et
de grands tourments. Quoi qu'il en soit, ma position est assez singulière la
semaine prochaine, à ce que le Comité me fait espérer, on fera un rapport
d'une affaire où je joue le rôle d'un conspirateur factieux ; aujourd'hui on
m'accuse comme un conspirateur contre-révolutionnaire. Permettez que je
demande la division. Conspiration pour conspiration, procédure pour procédure
; s'il faut même supplice pour supplice, permettez du moins que je sois un
martyr révolutionnaire. » Inutile
de dire que, dans cette circonstance, Mirabeau ne jouait pas la comédie. La
Marck s'y trompa cependant et le félicita cyniquement de son habile mensonge.
Mais Mirabeau s'indigna que son ami n'eût pas senti la sincérité de son
accent. « En vérité, mon cher comte, lui écrivit-il brutalement, je suis bien
catin, mais je ne le suis pas à ce point. » Quand il se défendit, à propos de
la procédure du Châtelet, d'avoir pris part aux journées du 5 et du 6 octobre
1789, son éloquence triste et véhémente produisit une grande impression
qu'aujourd'hui encore on ressent en lisant ce long et admirable plaidoyer (2 octobre
1790). L'exorde est
un modèle de convenance et de dignité : « Ce
n'est pas pour me défendre que je monte à cette tribune objet d'inculpations
ridicules dont aucune ne m'est prouvée et qui n'établirait rien contre moi
lorsque chacune d'elles le serait, je ne me regarde point comme accusé ; car
si je croyais qu'un seul homme de sens — j'excepte le petit nombre d'ennemis
dont je tiens à honneur les outrages — pût me croire accusable, je ne me
défendrais pas dans cette assemblée. Je voudrais être jugé, et votre
juridiction se bornant à décider si je dois ou ne dois pas être soumis à un
jugement, il ne me resterait qu'une demande à faire à votre justice, et
qu'une grâce à solliciter de votre bienveillance ce serait un tribunal. « Mais
je ne puis pas douter de votre opinion, et si je me présente ici, c'est pour
ne pas manquer une occasion solennelle d'éclaircir des faits que mon profond
mépris pour les libelles et mon insouciance trop grande peut-être pour les
bruits calomnieux ne m'ont jamais permis d'attaquer hors de cette assemblée
qui, cependant, accrédités par la malveillance, pourraient faire rejaillir
sur ceux qui croiront devoir m'absoudre je ne sais quels soupçons de
partialité. Ce que j'ai dédaigné, quand il ne s'agissait que de moi, je dois
le scruter de près quand on m'attaque au sein de l'Assemblée nationale, et
comme en faisant partie. « Les
éclaircissements que je vais donner, tout simples qu'ils vous paraîtront sans
doute, puisque mes témoins sont dans cette assemblée, et mes arguments dans
la série des combinaisons les plus communes, offrent pourtant à mon esprit,
je dois le dire, une assez grande difficulté. « Ce
n'est pas de réprimer le juste ressentiment qui oppresse mon cœur depuis une
année, et que l'on force enfin à s'exhaler. Dans cette affaire, le mépris est
à côté de la haine, il l'émousse, il l'amortit, et quelle est l'âme assez
abjecte pour que l'occasion de pardonner ne lui semble pas une jouissance ! « Ce
n'est pas même la difficulté de parler des tempêtes d'une juste révolution
sans rappeler que, si le trône a des torts à excuser, la clémence nationale a
eu des complots à mettre en oubli car, puisqu'au sein de l'Assemblée le roi
est venu adopter notre orageuse révolution, cette volonté magnanime, en
faisant disparaître à jamais les apparences déplorables que des conseillers
pervers avaient données jusqu'alors au premier citoyen de l'empire,
n'a-t-elle pas également effacé les apparences plus fausses que les ennemis
du bien public voulaient trouver dans les mouvements populaires, et que la
procédure du Châtelet semble avoir eu pour premier objet de raviver ? « Non,
la véritable difficulté du sujet est tout entière dans l'histoire même de la
procédure elle est profondément odieuse, cette histoire. Les fastes du crime
offrent peu d'exemples d'une scélératesse tout à la fois si déshonorée et si
malhabile. Le temps le saura, mais ce secret hideux ne peut être révélé
aujourd'hui sans produire de grands troubles. Ceux qui ont suscité la
procédure du Châtelet ont fait cette horrible combinaison que, si le succès
leur échappait, ils trouveraient dans le patriotisme même de celui qu'ils
voulaient immoler le garant de leur impunité ils ont senti que l'esprit
public de l'offensé tournerait à sa ruine ou sauverait l'offenseur... Il est
bien dur de laisser ainsi aux machinateurs une partie du salaire sur lequel
ils ont compté mais la patrie commande ce sacrifice, et, certes, elle a droit
encore à de plus grands. « Je
ne vous parlerai donc que des faits qui me sont purement personnels je les
isolerai de tout ce qui les environne. Je renonce à les éclairer autrement
qu'en eux-mêmes et par eux-mêmes je renonce, aujourd'hui du moins, à examiner
les contradictions de la procédure et ses variantes, ses épisodes et ses
obscurités, ses superfluités et ses réticences, les craintes qu'elle a
données aux amis de la liberté et les espérances qu'elle a prodiguées à ses
ennemis ; son but secret et sa marche apparente ses succès d'un moment et ses
succès dans l'avenir ; les frayeurs qu'on a voulu inspirer au trône,
peut-être la reconnaissance que l'on a voulu en obtenir. Je n'examinerai la
conduite, les discours, le silence, les mouvements, le repos d'aucun acteur
de cette grande et tragique scène je me contenterai de discuter les trois
principales accusations qui me sont faites, et de donner le mot d'une énigme
dont votre comité a cru devoir garder le secret, mais qu'il est de mon
honneur de divulguer. » Ce
discours dura plusieurs heures mais il fut écouté dans un religieux silence,
et l'Assemblée décréta qu'il n'y avait pas lieu à accusation. Jamais, à notre
avis, Mirabeau ne fut plus éloquent que dans ce long plaidoyer c'est que ce
jour-là il fut honnête et sincère. IV. — MIRABEAU À LA TRIBUNE Parmi
les discours de Mirabeau, il en est beaucoup dont P nous savons qu'ils furent
non seulement préparés, mais entièrement ou presque entièrement rédigés par
des collaborateurs, le marquis de Cazaux, Durovenay, Pellenc, Reybaz et
surtout Etienne Dumont. C'est le génie de Mirabeau qui inspirait et
coordonnait les travaux. C'est le génie de Mirabeau qui, à la tribune, par
l'action et la décision, leur donnait la vie[3]. Aujourd'hui
que les contemporains ont disparu, comment se faire une idée de cette action
oratoire ? Est-il possible de montrer Mirabeau à la tribune ? Pourrions-nous
donner autre chose qu'une image de fantaisie ? Bornons-nous à citer quelques
souvenirs des contemporains. Voici
d'abord une impression de femme : « On remarquait surtout, dit Madame de
Staël, le comte de Mirabeau, et il était difficile de ne pas le regarder
longtemps, quand on l'avait une fois aperçu son immense chevelure le
distinguait entre tous. On eût dit que sa force en dépendait comme celle de
Samson. Son visage empruntait de l'expression à sa laideur même et toute sa
personne donnait l'idée d'une puissance irrégulière, mais enfin d'une
puissance telle qu'on se la représentait dans un tribun du peuple. » « Je
vais, dit Dulaure, décrire la figure de Mirabeau. Sa stature était moyenne.
Ses membres musclés, ses formes athlétiques, correspondaient à la force de
son âme. Sa tête volumineuse, couverte d'une chevelure abondante de plus son
visage, dont les ravages de la petite vérole avaient déformé les traits,
constituaient sa laideur. Mais la largeur de son front, l'évasement de ses
temporaux, signes du génie, son œil vif et perçant, la chaleur de son action,
embellissaient sa figure, et lui composaient une physionomie éloquente qui
subjuguait ses auditeurs, et les disposait d'avance à soumettre leur opinion
à la sienne. » Vergniaud,
dans son Eloge funèbre de Mirabeau (p. 23), s'exprime ainsi : « D'abord sa
prononciation était lente, sa poitrine semblait oppressée on eût dit qu'il
travaillait à forger la foudre. Bientôt son débit s'animait, des éclairs
partaient de ses yeux, sa main menaçante balançait d'un geste terrible les
honteux destins des ennemis de la patrie. Les voûtes du temple retentissaient
des sons de sa voix devenue éclatante il remplissait la tribune de sa
majesté, il en était le dieu. » Mais
c'est Etienne Dumont qui nous donne les détails les plus précis : « Il
comptait parmi ses avantages son air robuste, sa grosseur, des traits
fortement marqués et criblés de petite vérole. On ne connaît pas, disait-il,
toute La puissance de ma laideur, et cette laideur il la croyait belle. Sa
toilette était fort soignée. Il portait une énorme chevelure artistement
arrangée, et qui augmentait le volume de sa tête. Quand je secoue,
disait-il, ma terrible hure, il n'y a personne qui osât m’interrompre... « A
la tribune, il était immobile. Ceux qui l'ont vu savent que les flots
roulaient autour de lui sans l'émouvoir, et que même il restait maître de ses
passions au milieu de toutes les injures... Dans les moments les plus
impétueux, le sentiment qui lui faisait appuyer sur les mots, pour en
exprimer la force, l'empêchait d'être rapide. Il avait un grand mépris pour
la volubilité française. Il n'a jamais perdu la gravité d'un sénateur et son
défaut était peut-être un peu d'apprêt et de prétention à son début... « La
voix de Mirabeau était pleine, mâle, sonore ; elle remplissait l'oreille et
la flattait[4] ; toujours soutenue, mais
flexible, il se faisait entendre aussi bien en la baissant qu'en l'élevant ;
il pouvait parcourir toutes les notes, et prononçait les finales avec tant de
soin, qu'on ne perdait jamais ses derniers mots. Sa manière ordinaire était
un peu traînante. Il commençait avec quelque embarras, hésitait souvent, mais
de manière à exciter l'intérêt. On le voyait, pour ainsi dire, chercher
l'expression la plus convenable, écarter, choisir, peser les termes, jusqu'à
ce qu'il fût animé, et que les soufflets de la forge fussent en fonction. » On voit
combien Victor Hugo a tort de prétendre que Mirabeau se démenait à la tribune
et faisait de grands gestes : « Malheur à l'interrupteur ! s'écrie
le poète. Mirabeau fondait sur lui, le prenait au ventre, l'enlevait en
l'air, le foulait aux pieds. Il allait et venait sur lui, il le broyait, il
le pilait. Il saisissait dans sa parole l'homme tout entier, quel qu'il fût,
grand ou petit, méchant ou nul, boue ou poussière, avec sa vie, avec son
caractère, avec son ambition, avec ses vices, avec ses ridicules il
n'omettait rien, il n'épargnait rien, il ne manquait rien ; il cognait
désespérément son ennemi sur les angles de la tribune il faisait trembler, il
faisait rire tout mot portait coup, toute phrase était flèche, il avait la
furie au cœur c'était terrible et superbe, c'était une colère bonne. » Au
contraire, Mirabeau répondait très mal aux objections. C'était là son point
faible. « Ce qui lui manquait, dit Etienne Dumont, comme orateur
politique, c'était l'art de la discussion dans les matières qui l'exigeaient
il ne savait pas embrasser une suite de raisonnements et de preuves il ne
savait pas réfuter avec méthode ; aussi, était-il réduit à abandonner des
motions importantes lorsqu'il avait lu son discours, et après une entrée
brillante, il disparaissait et laissait le champ à ses adversaires ce défaut
tenait en partie à ce qu'il embrassait trop et ne méditait pas assez. Il
s'avançait avec un discours qu'on avait fait pour lui, et sur lequel il avait
peu réfléchi il ne s'était pas donné la peine de prévoir les objections et de
discuter les détails aussi était-il bien inférieur sous ce rapport à ces
athlètes que nous voyons dans le parlement d'Angleterre. » Les
colères léonines que prête à Mirabeau la légende inventée par Victor Hugo
n'ont jamais existé que dans l'imagination du poète. Mirabeau était toujours
calme et grave. Son sang-froid était imperturbable, et Etienne Dumont en cite
un exemple étonnant : « Ce
qui est incroyable, c'est qu'on lui faisait parvenir au pied de la tribune,
et à la tribune même, de petits billets au crayon ; qu'il avait l'art de lire
ces notes tout en parlant, et de les introduire dans le corps de son discours
avec la plus grande facilité. Garat le comparait à ces charlatans qui
déchirent un papier en vingt pièces, l'avalent aux yeux de tout le monde, et
le font ressortir tout entier. » On sait maintenant tout ce que les contemporains nous ont dit de précis sur le physique et l'action de Mirabeau. On sait aussi quelle était sa politique. On peut entreprendre, avec ce fil conducteur, une lecture qui autrement ennuierait et rebuterait. Nous avons donc atteint notre but, qui était de mettre le lecteur à même de goûter les œuvres du grand orateur : d'autres les ont jugées et les jugeront mieux et avec plus de loisir que nous ne pouvons le faire dans ce livre. |
[1]
« En voyant entrer Mirabeau, M. de la Marck fut frappé de son extérieur. Il
avait une stature haute, carrée, épaisse. La tête, déjà forte au-delà des
proportions ordinaires, était encore grossie par une énorme chevelure bouclée
et poudrée. Il portait un habit de ville dont les boutons, en pierres de
couleur, étaient d'une grandeur démesurée des boucles de soulier également très
grandes. On remarquait enfin dans toute sa toilette, une exagération des modes
du jour, qui ne s'accordait guère avec le bon goût des gens de la cour. Les
traits de sa figure étaient enlaidis par des marques de petite vérole. Il avait
le regard couvert, mais ses yeux étaient pleins de feu. En voulant se montrer
poli, il exagérait ses révérences ses premières paroles furent des compliments
prétentieux et assez vulgaires. En un mot, il n'avait ni les formes ni le
langage de la société dans laquelle il se trouvait, et quoique, par sa
naissance, il allât de pair avec ceux qui le recevaient, on voyait néanmoins
tout de suite à ses manières qu'il manquait de l'aisance que donne l'habitude
du grand monde.
« ... Mais, après le diner. M. de Meilhan ayant amené
la conversation sur la politique et l'administration, tout ce qui avait pu
frapper d'abord comme ridicule dans l'extérieur de Mirabeau disparut à
l'instant. On ne remarqua plus que l'abondance et la justesse de ses idées, et
il entraîna tout le monde par sa manière brillante et énergique de les
exprimer. » (Correspondance de Mirabeau et de La Marck, t. I, p.
86.)
[2]
Séance du 15 juin 1789.
[3]
J'ai longuement étudié cette part de la collaboration dans mon ouvrage sur Les
Orateurs de la Constituante (2e éd., Paris, F. Rieder et Cie, 1905-07,
in-8°, p. 127 à 168).
[4]
Arnault parle de la voix argentine de Mirabeau apostrophant Dreux-Brézé. (Souvenir
d'un sexagénaire, t. I, p. 179.) Mme Roland dit au contraire « Mirabeau
lui-même, avec la magie imposante d'un noble débit, n'avait pas un timbre
flatteur ni la prononciation la plus agréable. » (Mémoires particuliers,
IIIe partie.) Voir aussi, sur Mirabeau à la tribune, le témoignage du jeune
Thibaudeau (le futur conventionnel), dans son écrit posthume : Biographie et
Mémoires.