SAINTE-HÉLÈNE

CINQUIÈME PARTIE. — NAPOLÉON VAINCU

 

CHAPITRE III. — 1820.

 

 

RÉCONCILIÉ avec Lowe et fiancé à Miss Johnson, le comte Balmain n'en avait pas moins insisté pour obtenir son rappel. Il ne se souciait pas de vivre plus longtemps au bout du monde, où l'oublierait son souverain. Le 7 mars 1820, il reçut la permission de quitter Sainte-Hélène. Il épousa Charlotte dans le grand salon de Plantation, et le 3 mai partit avec sa femme, pour l'Europe.

En prenant congé de son collègue français, il lui dit avec ironie :

— Vous allez être veuf, monsieur le marquis.

Montchenu qui, ces quatre années, n'avait nourri ses rapports que des nouvelles dispensées par Stürmer et Balmain demeurait en effet seul représentant des puissances. Il n'en fut pas fâché. Il allait, pensait-il, pouvoir déployer enfin ses talents. Il continuait de voir assez souvent Montholon qui le flattait sans vergogne. Quand arriva dans l'Île la nouvelle de l'assassinat du duc de Berry, il osa lui dire que l'Empereur en avait été accablé et s'était enfermé chez lui répétant sans cesse : Pauvre France ![1]

Ce jour-là, Montchenu l'ayant invité à déjeuner chez lui, il s'était fait accompagner du jeune Napoléon Bertrand. L'enfant — il avait douze ans — regarda des gravures qui représentaient la famille royale. Il fut d'abord frappé par Louis XVIII.

— Qui est ce gros pouf-là ? demanda-t-il.

— C'est le Roi, répondit Montchenu,

— Ah ! c'est un grand coquin !

Il vit ensuite le portrait du duc de Berry :

— Pour celui-là, dit-il, on l'a tué. C'est un grand gueux de moins[2].

On peut penser que le garçon fut repris, mais par son naïf témoignage Montchenu eût dû être édifié sur l'affliction ressentie à Longwood. Cependant Montholon, pour l'éprouver peut-être, lui confiait qu'il espérait être inscrit sur le testament de Napoléon pour un million de livres sterling. Il contait au marquis que l'Empereur possédait, da ns différentes banques en Europe, deux cents millions de livres sterling ! Sir Hudson à qui ces propos étaient rapportés demeura incrédule[3]. Mais il éprouva une vive anxiété quand il sut que Montholon avait offert à Montchenu des haricots verts et des haricots blancs provenant des nouvelles cultures de Longwood. Le marquis ayant accepté les deux espèces, Lowe porta cette capitale affaire devant le cabinet britannique[4].

Montholon à la fin enveloppa si bien Montchenu qu'il le poussa à s'insurger contre le gouverneur et à exécuter — avec seize mois de retard — les instructions qui lui prescrivaient de voir les Français pour en recueillir des informations directes. Le marquis avisa Lowe qu'au premier beau jour, il se rendrait à Longwood. Si, contrairement à toutes les convenances, vous ordonnez que la porte soit gardée par une sentinelle, vous savez que je ne comprends pas l'anglais et que je ne comprendrai pas ce qu'elle dira, mais je passerai, même si elle me tire un coup de fusil qui éveillera un écho dans l'Europe entière.

Lowe aussitôt se fit de fer. Il écrivit à Montchenu sur un tel ton que le vieil émigré renonça à forcer l'entrée de Longwood, mais pendant trois mois il se campa en ennemi du gouverneur. Adressant à Montholon des lettres lues à Plantation, il lui demandait des livres pour l'aider à supporter sa solitude qui est bien ennuyeuse, mais qu'il préfère encore à la société de Sainte-Hélène. Un autre. jour il lui écrivait : J'en suis réduit à désirer votre position qui cependant vous déplaît. Consolez-vous, car si vos yeux ne voient pas beaucoup de monde, au moins vous vivez avec des personnes qui ont le ton el les formes françaises. Je finis sur cet article pour ne rien dire de trop.

Il pensait par ces allusions piquer, harceler Lowe qui ne s'en soucia point. Tout ceci, disait-il, n'est que la rage de l'impuissance. Il était sûr que Montchenu, qui s'était privé lui-même des dîners de lady Lowe, ne bouderait pas longtemps contre son plaisir. Le marquis en effet, vint bientôt, la huppe basse, lui dire attachait le plus grand prix à son estime. Il abandonnait la lutte. Lowe le récompensa en lui offrant l'hospitalité de Plantation pour se rétablir d'une obstruction d'entrailles. Ils furent dès lors dans les termes les meilleurs et Montchenu ne vit plus que très rarement Montholon.

 

Le 26 mai 1820, cédant enfin aux prières de son entourage, l'Empereur consentit à remonter à cheval et suivi d'Archambault, il se promena de 6 à 8 heures du matin dans le bois de gommiers. Il continua cet exercice quelques jours, puis l'interrompit, trop fatigué. A plusieurs reprises, il souffrit de nouveau du foie. Quelques drogues données par Antommarchi, suivant l'ancienne prescription d'O'Meara, le soulagèrent. Cette affection ne semblait à personne inquiétante. Napoléon n'en était point préoccupé, Il avait une autre crainte, encore vague. Peu après l'arrivée de la petite caravane[5], Antommarchi l'avait surpris devant un gros livre d'anatomie qu'il feuilletait, l'air soucieux[6]. Il lui parla ensuite de la dernière maladie de son père et demanda au médecin s'il croyait que lui-même avait pu hériter de son cancer au pylore. Antommarchi essaya de le rassurer, mais Napoléon le lendemain voulut revoir les planches de Mascagni...

Il avait maintenant la plus mauvaise opinion d'Antommarchi. Il ne pouvait prendre confiance dans ce carabin impudent qui, tranchant du professeur, ne s'intéressait pas à son emploi[7], et ne voulait voir dans l'hépatite de l'Empereur qu'une maladie de commande.

Sous prétexte de promenades botaniques ou de visite aux hôpitaux, il allait chaque jour s'amuser à Jamestown. Les règlements de Lowe le gênant, il les enfreignit et provoqua maints incidents. Sa conduite faisait scandale chez les Anglais.

A maintes reprises, Bertrand et Montholon durent le rappeler à l'ordre. Il se présentait devant l'Empereur en tenue négligée[8], lui parlait sur un ton de familiarité choquante. Il nommait les deux généraux Bertrand, Montholon, comme s'ils étaient ses égaux et par contre traitait avec insolence Marchand, Aly et les autres serviteurs. Il fut bientôt réduit à la société des deux abbés qui, ayant table avec lui, ne pouvaient l'éviter.

Depuis le départ de Mme de Montholon, la vie à Longwood s'était du reste bien rétrécie. L'Empereur dînait chez lui tête à tête avec Montholon ou seul quand il se sentait fatigué. Il ne se rasait plus chaque matin, mais tous les deux ou trois jours. Il s'habillait de moins en moins, gardait souvent sa robe de chambre jusqu'au soir, ou mettait ses habits de planteur. Il y eut encore quelques dîners du dimanche avec les Bertrand, mais ces repas à quatre étaient si tristes, ils évoquaient si fort l'absence des autres fidèles que Napoléon y renonça.

Maintenant que les anciens pourvoyeurs de nouvelles n'étaient plus là, on ne savait plus grand'chose de l'île à Longwood. Et l'île semblait oublier l'existence des Français. On disait seulement aux voyageurs de passage que là-haut, sur cette plate-forme entourée d'abîmes où, entre deux coulées de soleil, dansaient des brouillards, un prisonnier vivait derrière ses murs de gazons et ses feuillages avec ses derniers serviteurs. Et ces marins, ces magistrats, qui de l'Extrême-Orient retournaient vers les havres d'Europe, y portaient leur surprise que, pour garder ce captif sans espérances, il fallût tant de soldats, de navires et de canons.

L'évasion, si leur prisonnier n'y pensait plus, Lowe, Bathurst et le cabinet des Tuileries la craignaient toujours. Il est en effet certain, quoi qu'on ait dit, que plusieurs projets sérieux furent préparés vers la fin de la captivité pour enlever par surprise Napoléon. Le commodore Stephen Decatur, l'un des plus glorieux marins d'Amérique, avait, de concert avec le général Clauzel, soumis à l'ex-roi d'Espagne un plan que Lakanal accusera plus tard Joseph d'avoir refusé par pusillanimité et par avarice[9]. Le fameux flibustier Laffitte, la terreur des Anglais dans la mer du Mexique, monta une autre expédition ; mais un cyclone lui emporta six navires et il dut renoncer. Une tentative postérieure, et qui fut prés de se réaliser, sauvera de l'oubli le nom d'un Français établi à la Nouvelle-Orléans, Nicolas Girod. Il était riche, énergique[10], et portait à l'Empereur une admiration fidèle. Sa maison était remplie de portraits, de gravures, de statues de Napoléon. Il ouvrit une souscription entre ses compatriotes éparpillés dans le sud des États-Unis et versa lui-même le plus gros des fonds. Un clipper rapide et bien armé, la Seraphine, fut construit en grand secret à Charleston. Le capitaine désigné pour la commander était Dominique Yon, le bras droit de Laffitte. Marins et soldats avaient été recrutés parmi ses anciens compagnons et les soldats laboureurs du Champ d'Asile. Girod doutait si peu de la réussite qu'il avait fait construire et richement meubler une maison pour loger l'Empereur dès qu'il arriverait à la Nouvelle-Orléans[11]. Lakanal était dans l'affaire, mais il ne semble pas que Joseph, dont on savait maintenant l'égoïsme, ait été sollicité ou même prévenu. La Seraphine allait partir quand arriva la nouvelle de la mort de l'Empereur.

Plusieurs dry ces projets, où trop d'hommes étaient mêlés, transpirèrent. Bathurst en prévenait Lowe, dont les frayeurs rebondissaient aussitôt et qui après cette accalmie, recommençait de soupçonner Longwood, qui pourtant n'y songeait guère, des plus aventureux complots.

Une fantaisie de Napoléon l'avait fort alarmé. Étant dans son jardin en jaquette de toile et chapeau de paille un matin de mai, il avait monté à cheval sans changer de costume et, suivi d'Archambault, fait un temps de galop dans la direction de Deadwood. Par instants il s'arrêtait et, lorgnette en main, regardait le paysage. Cette étrange sortie inquiéta Lowe. Quand il l'apprit, l'Empereur s'amusa à faire endosser des vêtements pareils à l'abbé Vignali qui avait à peu près sa taille, et il lui recommanda de s'en aller à cheval à travers le plateau, accompagné du piqueur, assez vite pour qu'on ne pût le reconnaître et qu'on crût qu'il était Napoléon, d'autant qu'il prendrait soin, par moments, d'observer comme l'Empereur les environs à la lunette. Vignali obéit avec assez d'adresse. L'officier de surveillance Lutyens[12] qui l'épiait s'y trompa et ne reconnut qu'ensuite son erreur. Plantation House en trembla. Reade, Gorrequer, Lowe coururent à Longwood. Lutyens fut tancé d'importance. Napoléon, pensait Lowe, en dressant l'abbé à le personnifier au dehors tandis qu'il demeurait chez lui, préparait sa fuite. Vignali paraderait à cheval en pleine vue des Anglais, alors que le prisonnier aurait déjà gagné quelque coin secret où il attendrait le débarquement de ses libérateurs. Cette plaisanterie, à laquelle Napoléon ne donnait aucune importance, coûta à Lowe le sommeil de bien des nuits.

 

Cependant, si les gouvernements d'Europe gardaient l'œil ouvert sur Sainte-Hélène, l'attention du public s'était détournée de Napoléon. Balmain écrivait après sa traversée, à son beau-père : Votre illustre prisonnier est entièrement oublié à Londres, personne ne s'en occupe et les dandies n'osent même plus prononcer son nom, devenu tout à fait anti-fashionable. Votre conduite à son égard et toutes vos mesures ont l'approbation universelle tant en Angleterre que dans le reste de l'Europe... Le baron Stürmer m'a assuré aussi qu'en Allemagne et en France on ne parlait plus du tout de Bonaparte. Il est oublié partout.

Cette indifférence croissante à l'égard de l'Empereur était bien ce que redoutaient le plus ses derniers compagnons. L'exil, à se prolonger sans terme visible, leur devenait insupportable. Dans chacune de ses lettres Montholon pressait sa femme de le faire remplacer. La comtesse, sachant qu'il avait été sérieusement malade, lui avait écrit d'abord de revenir en Europe sans attendre d'être relevé, Fesch et Pauline, à qui elle s'était adressée pour décider du choix, la laissant sans nouvelles. A l'honneur de Montholon, on doit dire qu'il refusa. Mme de Montholon écrivit à Las Cases et se mit à chercher un volontaire. De longs mois allaient passer avant qu'elle le trouvât. Planat de la Faye, dès le début s'était proposé, mais Fesch l'écarta[13]. Il faudra qu'excédé de tant de lenteurs, Napoléon décide que Mme de Montholon, sans plus consulter ses parents, choisirait le ou les remplaçants. Ma famille, dit-il, ne m'envoie que des brutes, je désire qu'elle ne s'en mêle pas. Il est impossible de faire de plus mauvais choix que les cinq personnes qu'elle m'a envoyées.

Après bien des scènes avec sa femme qui, privée de toute société, ne sortait presque plus, passait des journées au lit à écrire à sa famille des lettres lamentables, Bertrand s'était décidé à demander à l'Empereur la permission de la conduire en Angleterre, et ses enfants dont il devenait indispensable de commencer l'éducation[14]. Il promettait, de bonne foi, de revenir ensuite. Son absence ne durerait, disait-il, que neuf à dix mois. Mais une fois en Europe, repris par le soin de ses intérêts, sous l'influence exclusive de sa femme, reviendrait-il ? L'Empereur ne le croyait pas. Il eut plusieurs explications pénibles avec le grand-maréchal. Marchand trouva un jour, tracée au crayon, une liste de personnalités auxquelles Napoléon songeait pour relever Bertrand. Il ne pouvait se faire à l'idée de n'avoir plus près de lui, au regard des Anglais et de l'Europe, un homme connu, ayant joué un rôle dans l'armée ou l'administration de l'Empire. Mais Caulaincourt, Savary, Ségur, Montesquiou, Turenne, Denon, Daru, dont il avait écrit les noms consentiraient-ils à tout quitter pour venir décorer son exil ? C'était si douteux[15] ! Napoléon essaya encore de gagner du temps. Chaque fois que le grand-maréchal lui parlait de son projet de départ, il élevait de nouvelles difficultés :

— Ne voit-il pas, disait-il à Marchand, que si je le laisse conduire sa femme en Europe, il ne me retrouvera plus à son retour ?

Il montra dès lors à Bertrand un visage fermé, se rejeta tout à fait vers la complaisance, les gentillesses de Montholon. Son irritation se tourna surtout contre Mme Bertrand. Il n'alla plus lui rendre visite, prit des prétextes pour ne jamais la recevoir quand, de loin en loin, elle franchissait encore les cent pas qui la séparaient de la maison de l'Empereur. A partir de novembre 1820, il ne la vit plus. Qu'elle partit, elle et seule, il n'y eût trouvé que des avantages. Mais la pensée qu'elle emmènerait ses enfants le déchirait. Ils étaient sa suprême distraction. Leur éloignement laisserait un vide que rien ne pourrait combler.

De plus en plus, il les associait maintenant à sa vie. Ils accourent vers lui quand ils l'aperçoivent au jardin[16]. Il s'intéresse à leurs jeux, prend part à leurs querelles. La fraîcheur de leurs sentiments le ravit :

— Chez eux, aucun détour, répète-t-il. Ils disent naturellement ce qui leur vient à la tête.

Parce qu'il lui a bien récité la table de Pythagore, Napoléon Bertrand reçoit une montre d'or. L'Empereur fait chercher des boucles de corail pour Hortense et veut qu'Antommarchi lui perce les oreilles pour les y suspendre. Quand le petit Arthur voit la lardoire qui, faute d'un meilleur instrument, va servir à l'opération, épouvanté, il mène grand tapage, trépigne, injurie l'Empereur dans son sabir anglais, se jette même sur lui les poings levés.

— Que dis-tu ? demande Napoléon, égayé. Coquin ! si tu ne cesses pas, je te ferai aussi percer les oreilles.

Pendant ce temps, Hortense, soutenue par Montholon, supporte son supplice. Quand les boucles sont attachées, l'Empereur la félicite de son courage :

— Va montrer tes oreilles à ta maman ; si elle n'est pas contente, qu'elle les trouve mal, dis-lui que ce n'est pas moi, que c'est le dottoraccio qui les a percées.

Un matin que la petite fille est entrée avec son frère dans la chambre de Napoléon, il remarque sa robe, faite d'une étoffe jaune achetée à Jamestown :

— Tu es bien mal habillée aujourd'hui, ma pauvre Hortense !

— Sire, répond le grand-maréchal, la robe vient de Sainte-Hélène et le choix n'est pas grand.

— Attends, Hortense, je vais te donner de quoi faire un joli caraco.

Il demande à Marchand d'aller chercher son habit de Premier Consul, en velours cerise brodé d'or et de soie. Cette épave magnifique, à quoi il. ne tient plus, il la pose sur les frêles épaules.

— Avec cela, dit-il, au moins tu seras belle.

Elle court radieuse, traînant après elle les basques du bel habit qui balaient le gazon[17].

Le petit Arthur est toujours son favori. Ayant vu un joli poney de Java, il demande à l'Empereur de le lui acheter. Napoléon sourit :

— Viens demain à midi, lui dit-il.

Le lendemain, au coup de canon de High Knoll, Arthur arrive et bataille pour entrer chez l'Empereur qui dormait. Marchand, craignant que par ses cris il n'éveille son maitre, lui permet de s'asseoir sur un tabouret au pied du lit. Le petit, sans bouger, attend, le regard fixé sur le dormeur. Enfin Napoléon ouvre les yeux.

Arthur se précipite vers lui et baragouine. Il réclame le cheval que l'Empereur lui a promis. Napoléon dit alors à Marchand de lui donner les douze cents francs qu'on en demande. L'enfant les reçoit dans son tablier et court acheter le poney que dès lors il monta chaque jour et sur lequel il venait avec gravité saluer l'Empereur. Il voulut encore des éperons d'or et essaya de l'expliquer à Napoléon.

— Demande-les-moi en français, je te les donnerai.

Arthur n'y arriva point. Quand il quitta l'île, il était encore incapable de s'exprimer dans sa langue, par la faute de Mme Bertrand.

 

Menacé d'un isolement total, l'Empereur se confiait de plus en plus à celui dont il éprouvait à toute heure le dévouement et qui, lui du moins, ne l'abandonnerait pas.

— Ils partiront tous, mon fils, disait-il à Marchand, tu resteras seul pour me fermer les yeux.

Ce que fut Marchand dans ces pénibles jours n'a point été assez dit et lui-même, modeste, ne s'en vanta jamais, Toujours d'humeur égale, il supportait les caprices de son maitre, cherchait à détourner ses pensées quand il voyait monter le chagrin. Il protégeait son mauvais sommeil. Quand l'Empereur ne pensait plus à le renvoyer, il lui arrivait de veiller jusqu'à l'aube. Il était témoin des songes qui le replongeaient dans l'impérissable passé. Napoléon un matin lui dit ainsi qu'il avait rêvé de Marie-Louise et de son fils qu'elle tenait par la main.

— Elle était fraiche comme lorsque je la vis à Compiègne. Je la pris dans mes bras, mais quelque force que je misse à la retenir, je sentais qu'elle m'échappait, et lorsque j'ai voulu la ressaisir, tout avait disparu et je me suis éveillé.

Marchand confessa à l'Empereur qu'effrayé par l'expression de son visage, il allait le réveiller quand il avait sonné.

Napoléon, furieux, sauta du lit et prenant le jeune homme à la gorge :

— C'est toi, malheureux, s'écria-t-il, qui es la cause de ce que je ne suis pas resté plus longtemps avec ma femme et mon fils ! Que mérite ton crime ?

Marchand s'excusa comme il put. Il eût voulu, dit-il, pouvoir mettre l'Impératrice et son fils entre les bras de l'Empereur et ainsi réparer sa faute.

Napoléon le lâcha et poussa un long soupir :

— C'est assez de supporter ma misère sans les avoir pour témoins[18].

L'Empereur nommait Marchanda mon fils. Il avait raison. S'il reçut des soins filiaux, ce fut bien de ce serviteur. Il ne devait pas l'oublier...

Quelques caisses de livres arrivaient de loin en loin. Les déballer restait pour Napoléon un vif plaisir. Quand il reçut l'ouvrage de Fleury de Chaboulon[19], il se montra mécontent qu'il eût parlé de Ney et de Grouchy comme de traîtres. Il fut attristé par le lourd factum où son frère Louis, se tressant des couronnes, osait reprocher son despotisme à Napoléon.

— Ah ! dit-il, Louis aussi...

Louis pour qui jadis, jeune officier, il avait mesuré sa faim !...

Les quelques lettres qui venaient de sa famille, vieilles de tant de mois, fatiguées par tant de regards, il les lisait à peine. A quoi bon ? Que lui eussent-elles appris ? Il savait sa mère sous l'étouffoir de Fesch, ses frères et sœurs oublieux, Hortense et Eugène enfoncés dans leurs intérêts. Pauline seule le plaignait, l'aimait, eût voulu le secourir. Mais que pouvait cette tête charmante, toute au plaisir, au luxe, aux soins de sa faible santé ?

De sa femme, de son fils, toujours point de nouvelles. A présent ne valait-il pas mieux ? Marie-Louise régnait dans son duché, souriant à Neipperg. L'enfant grandissait dans les palais d'Autriche, élevé à l'allemande par une famille soucieuse d'écarter de lui tout souvenir de son origine. La pensée devait en être pour l'Empereur d'une terrible amertume. Pourtant il ne désespérait pas. Il restait persuadé que le roi de Rome se libérerait tôt ou tard de l'embûche autrichienne et, rappelé en France, y restaurerait sa dynastie. C'était le supplice du père qui sacrerait le fils :

— Si je meurs ici, répétait-il, il régnera.

Il était désormais résigné à expirer sur son îlot, dans la pensée qu'il ouvrirait par là un avenir indéfini à l'être que, de toute sa vie, il avait sans doute le plus aimé.

 

Les contrariétés agissaient davantage sur son organisme débilité, que maintenant travaillait un mal sourd et profond. Il eut ainsi, en juillet 1820, un retour de son hépatite. Un billet de Lowe à l'abbé Buonavita, accompagnant une lettre de Bathurst sur le départ probable de Bertrand, l'avait bouleversé. Il fut malade quelques jours, mais l'attaque bilieuse et les accès de fièvre dont il souffrait passèrent vite[20]. Toutefois il en resta longtemps déprimé. Il s'attardait au lit. Il avait jauni encore, montrait une face de suif. Au moindre souffle d'air, il toussait et crachait par quintes violentes. Il se plaignait de douleurs dans le flanc droit. Nul n'y prêtait attention. Il avait beau dire en mettant la main sur son côté :

— Eh ! messieurs, vous croyez que je badine ? Il n'en est pas moins vrai que je sens là quelque chose qui n'est pas ordinaire.

On ne le croyait pas.

En août il reprit ses sorties à l'intérieur du parc de Longwood.

 

L'amiral Plampin, si décrié et que nul ne regrettait, avait été remplacé par l'amiral Lambert[21]. Les Français avaient longtemps espéré que Malcolm reviendrait soit gouverneur, soit de nouveau au titre de chef naval. Malcolm avait bien essayé à Londres de supplanter Lowe. Il avait mis en mouvement ses amis, fait agir même près du Prince-régent. Son retour à Sainte-Hélène eût été, du point de vue anglais même, une solution du douloureux problème. Pareille satisfaction eût transformé l'atmosphère de la captivité. Mais Bathurst n'était pas homme à le comprendre. Il avait en Lowe un exécutant pointilleux, empressé ; il le soutint contre vents et marées, quitte à l'abandonner plus tard, quand il ne servirait plus.

Peu après, pour commander les troupes de terre, arriva le successeur de Bingham, le général Pine Coffin[22]. Il était aussi ridicule que son nom[23]. Son goût du négoce et son avarice firent le divertissement de l'île. Il se logea près de Plantation dans une cahute entourée d'un grand pré. Il y fit apporter tout le fumier du camp et des casernes. Les soldats du 66e lui construisirent sans bourse délier étables, bergeries, porcheries, poulailler. Il fit venir à bas prix des vaches et des moutons du Cap qu'il engraissa sur ses pâturages. Ne pouvant s'entendre avec le boucher, le général devint boucher à son compte et, se servant toujours de la main-d'œuvre régimentaire, fit abattre et détailler ses bestiaux. Il envoya aux officiers, même aux colons, gigots, aloyaux, cotes de bœuf, à la manière de présents. Mais à la fin du mois il adressa les factures. L'indignation fut grande au camp où gradés et soldats le détestaient déjà pour son impolitesse, les manœuvres inutiles et les corvées sans nombre qu'il ordonnait. Le jeune médecin Henry et quelques-uns de ses camarades décidèrent de lui infliger un affront public. Ils placardèrent à la porte de Plantation, au corps de garde de Deadwood et sur la place de Jamestown, une affiche manuscrite ainsi rédigée : Le public est respectueusement informé que le général Coffin tuera un bœuf gras le mercredi 10 courant et trois moutons le vendredi d'après. Prix de la livre de bœuf : de 11 pence à 1 shilling suivant le morceau, Prix de la livre de mouton : quartier de derrière 1 shilling penny, quartier de devant 11 pence. Le général avertit en outre qu'on trouvera chez lui des tripes à des conditions raisonnables. Il prend les oies en pension et les fait paître sur ses terrains moyennant un penny par semaine et par tête. Les mâles paient double.

Éclat de rire dans l'île entière. Les commandes se précipitèrent chez Pine Coffin. Mais Lowe lui adressa de sévères représentations et le général dut renoncer à la boucherie.

 

La vieille calèche de l'Empereur était presque hors d'usage[24] ; Reade envoya à Longwood son phaéton. Tous les jours, et souvent deux fois, Napoléon y montait avec Montholon pour faire une courte promenade dans le bois de gommiers ou sur le chemin du camp. II prenait sur soi, tâchait de réagir contre la diminution de ses forces. Mais l'esprit restait sombre[25].

— L'air, disait-il, me fait mal.

Le 18 septembre, dès l'aube, l'Empereur sortit à cheval, accompagné d'Archambault et d'un groom. Pour la première fois depuis quatre ans, il quitta l'enceinte de Longwood et fit le tour des nouvelles limites. Cette promenade qui se prolongea durant deux heures et demie l'exténua. Il demeura au lit le lendemain. Les jours suivants il se contenta d'un tour en phaéton.

Le 4 octobre, pensant qu'une bonne fatigue, comme il disait, engourdirait son malaise, il décida d'aller déjeuner à Mount Pleasant, résidence de sir William Doveton, au versant de la chaîne boisée qui s'infléchit vers la mer pour former la conque immense et splendide de Sandy Bay. Accompagné de Bertrand et Montholon, d'Archambault et de trois autres serviteurs, qui portaient des provisions, il partit vers sept heures du matin et par Hutt's Gate gagna la route qui, entre de verdoyants vallons, contourne le pic de Diane. Lentement la petite troupe montait, découvrant à chaque détour un horizon plus large, tout le sud de l'île étendu comme une carte au puissant relief jusqu'à, la pâleur de la mer.

Des enfants du pays, au visage, aux mains, aux jambes couleur de café, regardaient, surpris, du flanc des monts où ils gardaient leurs chèvres, passer les cavaliers. Parfois on les entendait chanter un air de cantique. Leurs voix, belles et graves, montaient dans le ciel limpide comme ces fumées qui le soir sortent des chaumes pour rejoindre les premières étoiles. Quelques-uns saluèrent Napoléon qui souleva son chapeau...

Le vieux Doveton n'était pas prévenu de cette visite du Captif, mais de loin il aperçut la petite troupe[26]. Montholon, qui marchait en tête, descendit de cheval et entra dans l'allée de grands camélias blancs et roses qui conduit au bungalow dressé sur une terrasse, devant l'un des plus admirables paysages du monde. Montagnes vertes, rochers rouges et noirs, pâturages étagés de velours ras, de-ci, de-là un humble cottage blotti sous son toit de mousse. Doveton vint à la rencontre de Montholon qui lui dit que l'Empereur demandait à se reposer chez lui. Le vieillard mit sa maison à son service. Il accueillit Napoléon avec respect et le pria de gravir les quelques marches de la véranda pour venir s'asseoir au salon, L'Empereur se laissa tomber sur le divan et invita la fille de Doveton, Mrs Greentree, à prendre place près de lui. Il la complimenta sur la bonne mine de ses deux fillettes, Ann et Eliza...

— Voilà de beaux enfants bien portants, dit-il à Bertrand.

Il leur donna de la réglisse qu'il tira de sa bonbonnière d'écaille.

Sir William invita à déjeuner l'Empereur qui refusa et au contraire pria son hôte de partager le repas froid apporté de Longwood. Une table fut dressée sur la pelouse. De grands cèdres, de magnifiques cyprès lui donnaient leur ombre. Des hibiscus aux quatre couleurs croissaient çà et là, plantés comme d'énormes bouquets. A leurs pieds des arums dressaient des lances de bronze autour de leurs cornets blancs.

Le planteur s'assit à la droite de Napoléon, qui lui versa un verre de champagne et en retour accepta un peu de liqueur d'orange confectionnée à Mount Pleasant. Tout le monde mangea de bon appétit. Mrs Greentree fut priée de prendre le café. Puis on revint au salon où la conversation continua, familière. L'Empereur posa à Doveton sa question habituelle. S'était-il déjà enivré ?

— J'aime un verre de vin de temps en temps, répondit le bonhomme[27].

La légère excitation procurée par le repas tomba tout à coup et Napoléon se sentit très las. Il voulut rentrer à Longwood. Il se mit péniblement en selle et, au pas, reprit le chemin des pics. Il fut heureux de trouver à Hutt's Gate le phaéton où il s'assoupit. Bertrand et Montholon durent le soutenir chacun par un bras pour monter les cinq marches du perron. Il fermait les yeux et son visage était d'une couleur terrible...

 

 

 



[1] Hudson Lowe, écrivant le 19 mai à. Bathurst, Contredisait Montholon. Le jour, disait-il, où Napoléon avait appris l'événement, il avait lu les journaux anglais qu'il venait de lui envoyer et s'était ensuite promené dans les jardins. (Lowe Papers, 20.130.) Montholon mentait donc, comme il mentira dans les Récits de la Captivité, en affirmant que l'Empereur l'avait envoyé porter officiellement au marquis son compliment de condoléance. M. de Montchenu, déclare-t-il (II, 402) reçut mon message avec les démonstrations de la plus profonde émotion, et m'assura qu'il le transmettrait au Roi son maître, et s'empresserait de se rendre à Longwood pour exprimer les sentiments dont il se sentait pénétré. Il vint dès le lendemain, mais ne fut pas reçu par l'Empereur.

Tout cela est inventé. Pour se faire bien voir du marquis, Montholon prêtait à Napoléon des sentiments extraordinaires. Il ira jusqu'à lui faire dire : C'est un malheur pour la France que mon fils vive, car il a de grands droits. (Lowe à Bathurst, 22 mai 1820. Lowe Papers, 20.130.) Et, de la part de Napoléon, il vint féliciter Montchenu à l'occasion de la naissance du duc de Bordeaux !

[2] Lettre (inédite) de Lowe à l'Hon. sir Edward Thornton, ministre d'Angleterre au Brésil, 1er juillet 1820. Elle renferme des détails qui ne se trouvent ni dans les rapports de Montchenu, ni dans les archives de Lowe. (Communiquée par l'obligeance de miss Thornton, petite-fille du diplomate anglais, et de Mme Ternaux-Compans.)

[3] Lowe à Bathurst, 10 mai 1820. (Lowe Papers, 20.130.) Mais le marquis n'en démordit point. Quand Montholon allait chez Montchenu, il était en général accompagné par le lieutenant Couds, adjoint à Nicholls, qui savait le français et écoutait les conversations pour en informer le gouverneur. (Lowe Papers, 20.144.)

[4] Lowe à Bathurst, 14 mai 1820. (Lowe Papers, 20.130.) : Que les haricots blancs et les haricots verts se rapportent au drapeau blanc des Bourbons et à l'habit vert du général Bonaparte, comme à la livrée de ses serviteurs à Longwood, je n'en puis décider, mais le marquis de Montchenu, il me semble, aurait agi avec plus de discrétion s'il avait refusé les uns et les autres ou s'était borné â accepter les haricots blancs.

[5] Le 17 novembre 1819. (Antommarchi, I, 260.)

[6] Le Prodromo della Grande Anatomia de Mascagni, qu'avait apporté avec lui Antommarchi.

[7] Lowe Papers, 20.128, Ni la famille du grand-maréchal ni Montholon ne voulaient être traités par lui. Le docteur Verling continuait de leur donner ses soins. Quand il quitta l'île, ils eurent recours au docteur Henry.

[8] Sur une observation de l'Empereur, Bertrand l'obligea à s'habiller plus décemment. Lowe à Bathurst, 29 mai 1820 : Le changement suivant a été récemment apporté à l'étiquette qu'on affecte de maintenir à Longwood. Le professeur Antommarchi, qui avait l'habitude de rendre sa visite quotidienne au général Bonaparte dans ses habits ordinaires du matin, pantalon et bottes, a ce mois dernier échangé ce costume contre des culottes noires, des bas de soie et des souliers. Il se présente ainsi chez le général vers dix heures chaque matin, demeure avec lui de cinq à dix minutes, rentre chez lui, reprend son pantalon et ses bottes et ne voit plus le général de toute la journée. (Lowe Papers, 20.130.)

[9] Dans une lettre à Bignon, 26 février 1838. (Cf. Fr. Masson, Napoléon et sa famille, XII, 249.) Decatur fut tué en 1820 dans un duel avec le commodore Barton.

[10] Maire de la Nouvelle-Orléans, il avait sauvé la ville en 1814 d'une attaque des Anglais.

[11] Cette maison, qu'on appelait à la Nouvelle-Orléans Old Napoleon's House, existait encore en 1905.

[12] Il avait remplacé Nicholls le 10 février 1820.

[13] Il écrivit le 4 septembre 1820, de Trieste, au cardinal et à Madame Mère pour être autorisé par eux à partir. Fesch répondit le 23 par une fin de non recevoir dédaigneuse : Toutes les fois qu'on a demandé quelques personnes à Sainte-Hélène, c'est à moi qu'on s'est adressé... Au surplus, nous pensons qu'il n'y a pas lieu d'envoyer d'autres personnes à Sainte-Hélène.

[14] Les deux aînés, à dix et onze ans, ne savaient que lire et écrire. En 1817, Bertrand avait demandé, par la voie officielle, à son père qui était chargé en France de ses affaires, de lui envoyer les livres de classe utiles à ses enfants. M. Bertrand n'avait pu les lui faire parvenir, ni les vêtements et autres objets réclamés, le duc de Richelieu n'ayant pas donné les autorisations nécessaires !

[15] Les domestiques eux aussi de nouveau se décourageaient. Le cuisinier, Chandellier, s'évanouissait à tout moment. Il est de fait hors d'état de continuer son service et nous réduit quelquefois à la cuisine chinoise, écrivait Montholon à sa femme (30 avril 1820). Le pauvre homme sait sen état et demande à s'en aller. L'Elbois Gentilini vint à Plantation le 26 juillet demander s'il pourrait profiter d'une occasion pour se rendre bientôt au Cap. Le pauvre Gentilini pleure et gémit jour et nuit après son départ et n'obtient rien ; il est comme un fou et fait pitié. J'espère pour lui que j'obtiendrai enfin qu'on lui ouvre la porte. (Montholon à sa femme, 20 septembre 1820.) Montholon y réussit, car Gentilini partit avec sa femme, Juliette, le 4 octobre suivant. Il remit le 30 septembre au grand-maréchal 16.900 francs qu'il avait amassés pour lui être remboursés à Rome par Madame Mère ou Fesch. Il reçut en outre une lettre de change de 15.000 francs. (Montholon à sa femme, 10 octobre 1820.)

[16] Vignali, bon homme dans sa rusticité, apprenait l'italien aux enfants. En allant chez lui deux fois par jour, ils passaient devant les fenêtres de l'Empereur et ne manquaient pas, si elles étaient ouvertes, de faire du bruit pour attirer son attention. Napoléon les appelait alors, causait, riait, jouait avec eux, leur donnait des bonbons, des oranges. Ils esquivaient ainsi sou vent leur leçon.

[17] Arth. Bertrand, 113. Cet habit que Bonaparte portait quand il signa le Concordat ne fut pas coupé, mais gardé précieusement par la famille Bertrand. Il figure aujourd'hui dans les collections du prince Napoléon.

[18] Papiers Marchand. Bibl. Thiers, carton 22. Inédit.

[19] Mémoires pour servir à l'histoire de la vie privée, du retour et du règne de Napoléon en 1815, publiés au début de 1820 à Londres (Longman) avec cette épigraphe : Ingrata patria, ne ossa quidem habes.

[20] Gentilini, interrogé par Gorrequer, en témoigna : Il dit que depuis une quinzaine le général se plaignait d'une enflure des jambes, qu'il frottait avec de l'eau-de-vie ou de l'eau de Cologne, que cela allait mieux, mais qu'ensuite il avait souffert du foie et aussi pris froid en sortant, ce qui avait empiré son mal. (Minute Gorrequer, 26 juillet 1820. Lowe Papers, 20.131.)

Antommarchi, le 18 juillet, écrivit à Colonna Leca une lettre qui, devant passer sous les yeux de Lowe, exagérait à dessein la gravité de la maladie. Il indiquait toutefois, détail nouveau, qu'une inflammation à forme d'érysipèle s'était produite chez l'Empereur, s'étendant de la plante du pied jusqu'au tiers inférieur de la jambe. Il attribuait ces accidents au désordre du canal digestif et au mauvais fonctionnement de l'organe biliaire. Cependant, ajoutait-il, la condition du patient n'impliquait pas un danger immédiat.

[21] Le contre-amiral Robert Lambert (1772-1836) était arrivé le 14 juillet sur le Vigo. Il déposa sa carte à Longwood, mais ne fut pas reçu par Napoléon.

[22] Le colonel John Pine Coffin reçut en partant le rang local de brigadier. Il arriva à Jamestown le 23 août 1820.

[23] Cercueil de pin.

[24] Depuis l'automne de 1818, Lowe avait voulu la remplacer. Nicholls en parla à Bertrand qui répondit : Laissez la voiture tranquille... (Lowe Papers, 20.130.)

[25] Dans un moment d'abattement il dicta à Bertrand une lettre à lord Liverpool demandant, pour la dernière fois, son transfert sous un autre ciel. Cette lettre, inédite, datée du z septembre 1820, a été retrouvée dans les papiers de Lowe (Lowe Papers, 20.130.).

Milord, j'ai eu l'honneur de vous écrire le 25 juin 181g pour vous faire connaître l'état de santé de l'Empereur Napoléon atteint d'une hépatite chronique depuis le mois d'octobre 1817. A la fin de septembre dernier est arrivé le docteur Antommarchi qui lui a limité des soins. Il en a d'abord éprouvé quelque soulagement, mais depuis ce docteur a déclaré, comme il résulte de sou journal et de ses bulletins, que la maladie est venue à un état tel que les remèdes ne peuvent plus lutter contre la malignité du climat, qu'il a besoin des eaux minérales, que tout le temps qu'il demeurera dans ce séjour ne sera qu'une pénible agonie, qu'il ne peut éprouver de soulagement que par son retour en Europe, ses forces étant épuisées par cinq ans de séjour dans cet affreux climat, privé de tout, en proie aux plus mauvais traitements.

L'Empereur Napoléon me charge donc de vous demander d'être transféré dans un climat européen comme le seul moyen de diminuer les douleurs auxquelles il est en proie.

J'ai l'honneur...

LE COMTE BERTRAND.

Aucune réponse ne parvint.

[26] Dans la relation qu'il adressa le 9 octobre à sir H. Lowe, Doveton raconte que, se promenant dans son jardin, il vit des cavaliers qui se dirigeaient vers son domaine. Regardant à la lunette, je pensai qu'ils étaient les prisonniers d'État de Longwood. Je revins à la maison et entrai dans la chambre de ma fille, Mrs. Greentree, qui était en train d'habiller son plus jeune enfant et je lui dis que nous allions avoir la visite de Buonaparte. (Inédit. Lowe Papers, 20.144.)

[27] Le déjeuner qui parut fort luxueux aux Doveton, se composait d'un pâté, d'un ragoût, de volailles froides, de jambon, d'une salade et de fruits.

Doveton trouva le général fort pâle, mais son embonpoint le trompa sur sa santé. Il paraissait, écrivit-il au gouverneur dans sa relation, aussi gras et aussi rond qu'un cochon de la Chine. (Lowe Papers, 20.144.)